«
Tu es superstitieux ?
- Comme tout acteur shakespearien qui se respecte.
- Je sais que Macbeth est censé apporter la poisse à tous
ceux qui le jouent.
- Et il y a de bonnes raisons à cela. Je l’ai joué
deux fois au théâtre, je l’ai mis en scène
une troisième fois, et j’en ai fait un film, alors, pour
être au courant… Cette pièce est oppressante pour
tout le monde. Vraiment, c’est terrifiant, elle ne vous quitte
pas de la journée. Elle génère une atmosphère
si épouvantable qu’il est facile de comprendre comment
fonctionne cette vieille superstition. »
Comme pour conforter cette « vieille
superstition » dont parle Orson Welles à Peter Bogdanovich
(qu’il n’exagère pas : longtemps, les comédiens
dirent « la pièce écossaise », afin
d’en taire le titre), les films qui renvoient peu ou prou au Macbeth
de Shakespeare se sont toujours avérés grinçants,
pessimistes ou douloureux. Dans Eve de Joseph Mankiewicz, le
poussiéreux président de la Sarah Siddon Society se présente
comme « un pauvre comédien qui se pavane et s’agite
une heure sur la scène », citant la plus célèbre
tirade de la pièce (acte 5, scène 5) ; plus tard, un personnage
dit d’une ambiance particulièrement tendue qu’elle
est « very macbetish ». Un des patients de l’asile
de La Toile d’araignée de Vincente Minnelli, voulant
chasser le souvenir de sa mère, répète en pleurant
la supplique de Macbeth au docteur (« Ne peux-tu pas soigner
un esprit malade... »).
Toby
Dammit de Federico Fellini montre une vedette tourmentée
qui, priée de donner un aperçu de son art lors d’une
inénarrable remise de prix, se met à déclamer -
devinez quoi ? « Eteins-toi, éteins-toi, court flambeau
! La vie n’est qu’un fantôme errant, un pauvre comédien
qui se pavane et s’agite… » - acte 5, scène
5 ! Prenez la fin de La Porte du paradis, de Michael Cimino
: en route vers l’ultime carnage, les pauvres immigrants avancent
vers le camp retranché des éleveurs derrière des
boucliers de rondins montés sur roues, nouvelle version de la
forêt mouvante du dernier acte de Macbeth. Mais aussi
En Présence d’un clown, d’Ingmar Bergman
: le titre original de ce téléfilm hanté par le
théâtre, où la Mort rôde sous l’aspect
d’un clown féminin, obscène et inquiétant,
est Larmar och gör sig till c’est-à-dire...
S’agite et se pavane ! Ajoutez à cela le sang
versé que l’on tente compulsivement d’effacer, qui
revient chez Welles dans La Soif du mal (Quinlan se frottant
la main dans le bourbier final) ou encore dans Psychose de
son frère ennemi Alfred Hitchcock (le nettoyage par Norman Bates
de la douche sanglante) et qu’évoquait la scène
des Enfants terribles de Jean-Pierre Melville où Elisabeth,
échafaudant ses noirs complots, se rince les mains au lavabo
(« Tous les parfums de l’Arabie ne
pourraient pas purifier cette petite main… », récite
alors Cocteau), vous commencerez à comprendre pourquoi Macbeth
et sa tirade fameuse de l’acte 5 (scène 5 !) sont
devenus le chiffre en cinéma d’une vanité existentielle
plutôt déprimante, d’une comédie humaine rien
moins que réjouissante.
Le nom même du Mr. Arkadin interprété par
Welles dans son film de 1955, ogre hésitant entre King Lear
et Richard III, colosse aux pieds d’argile semant
la mort sur son passage, ne serait-il pas le souvenir d’un mot
marquant d’une autre réplique du régicide écossais,
également célèbre et elle aussi sanglante (que
Welles tint à conserver dans son adaptation, bien qu’on
l’incitât à l’éliminer en même
temps que d’autres termes jugés
« obscurs ») : « This my hand will rather
the multitudinous seas incarnadine, making the green one red »
(« C’est plutôt ma main qui empourprerait les
vagues innombrables, faisant de l’eau verte un flot rouge »)
?
(…)