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L'Amour
existe (1960)
Texte tiré du film et retranscrit dans
son intégralité ci-dessous
Longtemps j’ai habité la banlieue.
Mon premier souvenir est un souvenir de banlieue.
Aux confins de ma mémoire, un train de banlieue
passe, comme dans un film. La mémoire et les
films se remplissent d’objets qu’on ne
pourra plus jamais appréhender.
Longuement j’ai habité ce quartier
de Courbevoie. Les bombes démolirent les vieilles
maisons, mais l’église épargnée
fut ainsi dégagée. Je troque une victime
contre ces pierres consacrées ; c’était
un camarade d’école ; nous chantions
dans la classe proche : « Mourir pour la
patrie », « Un jour de gloire
vaut cent ans de vie ».
Les cartes de géographie Vidal de Lablache
éveillaient le désir des voyages lointains,
mais entretenaient surtout leur illusion au sein même
de nos paysages pauvres.
Un regard encore pur peut lire sans amertume ici
où le mâchefer la poussière et
la rouille sont comme un affleurement des couches
géologiques profondes.
Palais, Palace, Eden, Magic, Lux, Kursaal…
La plus belle nuit de la semaine naissait le jeudi
après-midi. Entassés au premier rang,
les meilleures places, les garçons et les filles
acquittent pour quelques sous un règne de deux
heures.
Parce que les donjons des Grands Moulins de Pantin
sont un « Burg » dessiné par Hugo,
le verre commun entassé au bord du canal de
l’Ourcq scintille mieux que les pierreries.
A quinze ans, ce n’est rien de dépasser
à vélo un trotteur à l’entraînement.
Le vent d’hiver coupait le polygone du Bois
de Vincennes ; moins sévère que le vent
de l’hiver à venir qui verrait les Panzers
répéter sur le terrain.
Promenades, premiers flirts au bord de la Marne, ombres
sombres et bals muets, pas de danse pour les filles,
les guinguettes fermeraient leurs volets. Les baignades
de la Marne, Eldorado d’hier, vieillies, muettes
et rares dorment devant la boue.
Soudain les rues sont lentes et silencieuses.
Où seront les guinguettes, les fritures de
Suresnes ? Paris ne s’accordera plus aux airs
d’accordéon.
La banlieue entière s’est figée
dans le décor préféré
du film français. A Montreuil, le studio de
Méliès est démoli.
Ainsi merveilles et plaisirs s’en vont,
sans bruit
« La banlieue triste qui s’ennuie,
défile grise sous la pluie » chantait
Piaf. La banlieue triste qui s’ennuie, défile
grise sous la pluie. L’ennui est le principal
agent d’érosion des paysages pauvres.
Les châteaux de l’enfance s’éloignent,
des adultes reviennent dans la cour de leur école,
comme à la récréation, puis des
trains les emportent.
La banlieue grandit pour se morceler en petits
terrains. La grande banlieue est la terre élue
du p’tit pavillon.
C’est la folie des p’titesses. Ma
p’tite maison, mon p’tit jardin, mon p’tit
boulot, une bonne p’tite vie bien tranquille.
Vie passée à attendre la paye. Vie
pesée en heures de travail. Vie riche en heures
supplémentaires. Vie pensée en termes
d’assistance, de sécurité, de
retraite, d’assurance. Vivants qui achètent
tout au prix de détail et qui se vendent, eux,
au prix de gros.
On vit dans la cuisine, c’est la plus petite
pièce. En dehors des festivités, la
salle à manger n’ouvre ses portes qu’aux
heures du ménage. C’est la plus grande
pièce : on y garde précieusement les
choses précieuses.
Vies dont le futur a déjà un passé
et le présent un éternel goût
d’attente.
Le pavillon de banlieue peut être une expression
mineure du manque d’hospitalité et de
générosité du Français.
Menacé il disparaîtra.
Pour être sourde la lutte n’en est
pas pour autant silencieuse. Les téméraires
construisent jusqu’aux avants-postes. L’agglomération
parisienne est la plus pauvre du monde en espaces
verts. Cependant la destruction systématique
des parcs anciens n’est pas achevée.
Massacre au gré des spéculations qui
sert la mode de la résidence de faux luxe,
cautionnée par des arbres centenaires.
Voici venu le temps des casernes civiles. Univers
concentrationnaire payable à tempérament.
Urbanisme pensé en termes de voirie. Matériaux
pauvres dégradés avant la fin des travaux.
Le paysage étant généralement
ingrat. On va jusqu’à supprimer les fenêtres
puisqu’il n’y a rien à voir.
Les entrepreneurs entretiennent la nostalgie
des travaux effectués pour le compte de l’organisation
Todt.
Parachèvement de la ségrégation
des classes. Introduction de la ségrégation
des âges : parents de même âge ayant
le même nombre d’enfants du même
âge. On ne choisit pas, on est choisi.
Enfants sages comme des images que les éducateurs
désirent. Jeux troubles dans les caves démesurées.
Contraintes des jeux préfabriqués ou
évasion ? Quels seront leurs souvenirs ?
Le bonheur sera décidé dans les
bureaux d’études. La ceinture rouge sera
peinte en rose. Qui répète aujourd’hui
du peuple français qu’il est indiscipliné.
Toute une classe conditionnée de copropriétaires
est prête à la relève. Classe
qui fait les bonnes élections. Culture en toc
dans construction en toc. De plus en plus la publicité
prévaut contre la réalité.
Ils existent à trois kilomètres
des Champs-Élysées. Constructions légères
de planches et de cartons goudronnés qui s’enflamment
très facilement. Des ustensiles à pétrole
servent à la cuisine et à l’éclairage.
- Nombre de microbes respirés dans un mètre
cube d’air par une vendeuse de grands magasins
: 4 millions
- Nombre de frappes tapées dans une année
par une dactylo : 15 millions
- Déficit en terrain de jeux, en terrain de
sport : 75%
- Déficit en jardin d’enfant : 99%
- Nombre de lycées dans les communes de la
Seine : 9. Dans Paris : 29
- Fils d’ouvriers à l’Université
: 3%. A l’Université de Paris : 1,5%
- Fils d’ouvriers à l’école
de médecine : 0,9%.
- A la Faculté de lettres : 0,2%
- Théâtre en-dehors de Paris : 0. Salle
de concert : 0
La moitié de l’année, les
heures de liberté sont dans la nuit. Mais tous
les matins, c’est la hantise du retard.
Départ à la nuit noire. Course
jusqu’à la station. Trajet aveugle et
chaotique au sein d’une foule serrée
et moite.
Plongée dans le métro tiède.
Interminable couloir de correspondance. Portillon
automatique. Entassement dans les wagons surchargés.
Second trajet en autobus. Le travail est une délivrance.
Le soir, on remet ça : deux heures, trois heures,
quatre heures de trajet chaque jour. Cette eau grise
ne remue que les matins et les soirs. Le gros de la
troupe au front du travail, l’arrière
tient. Le pays à ses heures de marée
basse.
L’autobus, millionnaire en kilomètres,
et le travailleur, millionnaire en geste de travail,
se sont séparés une dernière
fois, un soir, si discrètement qu’ils
n’y ont pas pris garde.
D’un côté les vieux autobus
à plate-forme n’ont pas le droit à
la retraite, l’administration les revend, ils
doivent recommencer une carrière.
De l’autre, les vieux travailleurs. Vieillesse
qui doit, dans l’esprit de chaque salarié,
indubitablement survenir.
Vieillesse comme récompense, comme marché
que chacun considère avoir passé. Ils
ont payé pour ça. Payé pour être
vieux. Le seul âge où l’on vous
fout la paix. Mais quelle paix ? Le repos à
neuf mille francs par mois. L’isolement dans
les vieux quartiers. L’asile. Ils attendent
l’heure lointaine qui revient du pays de leur
enfance, l’heure où les bêtes rentrent.
Collines gagnées par l’ombre. Aboiement
des chiens. Odeur du bétail. Une voix connue
très lointaine… Non. Ils pourraient tendre
la main et palper la page du livre, le livre de leur
première lecture.
Les squares n’ont pas remplacé les
paysages de L’Ile de France qui venaient, hier
encore, jusqu’à Paris, à la rencontre
des peintres.
Le voyageur pressé ignore les banlieues.
Ces rues plus offertes aux barricades qu’aux
défilés gardent au plus secret des beautés
impénétrables. Seul celui qui eût
pu les dire se tait. Personne ne lui a appris à
les lire. Enfant doué que l’adolescence
trouve cloué et morne, définitivement.
Il n’a pas fait bon de rester là, emprisonné,
après y être né. Quelques kilomètres
de trop à l’écart.
Des années et des années d’hôtels,
de « garnis ». Des entassements à
dix dans la même chambre. Des coups donnés,
des coups reçus. Des oreilles fermées
aux cris. Et la fin du travail à l’heure
où ferment les musées. Aucune promotion,
aucun plan, aucune dépense ne permettra la
cautérisation. Il ne doit rien rester pour
perpétrer la misère.
La leçon des ténèbres n’est
jamais inscrite au flanc des monuments.
La main de la gloire qui ordonne et dirige, elle
aussi peut implorer. Un simple changement d’angle
y suffit.
[Texte écrit
par Maurice Pialat. Voix-off de Jean-Loup Reinhold.]
L'Amour existe (1960)
Films de la Pléiade. 22 min.
Réal. et comm. : Maurice Pialat.
Prod. : Pierre Braunberger.
Photo. : Gilbert Sarthre, assisté de Jean Bordes-Pages.
Commentaires dits par Jean-Loup Reinhold.
Mus. : Georges Delerue.
Montage : Kenout Peltier assisté de Liliane
Korb.
Dir. de prod. : Roger Fleytoux.
Assistant réal. : Maurice Cohen.
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