«
Quelques fois - écrit un météorologue - la dépression
atteint un chiffre si bas qu’elle fait ventouse
soulevant en spirales l’eau de la mer, le sable
des continents tandis que le vent de l’anti-cyclone
qu’elle a attiré autour d’elle tourne avec une telle
violence qu’il enlève le toit des maisons et fauche
les arbres. »1
A la
sortie de A nos amours de Maurice Pialat,
Serge Daney orienta l’un de ses écrits vers la dimension
« météorologique » présente dans ce film et plus
largement dans l’œuvre de cet auteur. Dans ce film,
il évoque de manière métaphorique, la présence d’un
« cyclone » dévastateur qui, au sein de quelques
scènes, parviendrait à faire naître de nouvelles
structures et perceptions spatio-temporelles. Cette
dimension est la source d’un travail créatif qui
doit accepter l’idée d’un espace invisible certes,
mais bien réel, parfois violent, toujours instable,
perturbé et en mouvement continuel. Le cyclone dont
parle Serge Daney, prend vie et s’appuie sur une
figure très précise :
le corps.
Ainsi,
le corps chez Pialat est cette matière sur-présente,
qui traverse l’espace scénique (souvent théâtralisé),
en le contaminant alors d’une énergie fulgurante,
d’un dynamisme fuyant et d’une force incontrôlable,
qui se manifestent en tous lieux de la scène filmique,
souvent au-delà même du cadre.
Le film
Police est un exemple parmi tant d’autres
pour partir sur les traces de Serge Daney, qui évoquait
l’effet de « spirale » et les mouvements
tournoyants dans lesquels se débattent les personnages
« pialatiens » qui, « accélérés comme
des particules, tournent les uns autour des autres
et perdent le Nord, (…) comme des cosmonautes en
apesanteur (…). »2
Chez
Pialat, la narration s’envisage donc à travers des
déplacements physiques souvent injustifiés, sans
cause réelle ou directe3
; car c’est bien la présence des personnages dissociée
de toute logique de parcours prémédité, qui compte
plus que toute volonté de rendre visible un univers
qui se veut inachevé, incomplet, fragmenté.
Telle
est l’idée posée également par Nicole Brenez dans
son ouvrage4
consacré à l’esthétique
du « corps moderne » dans le champ cinématographique.
La
manifestation du corps chez Pialat se situe dans
la figuration du personnage secondaire que l’on
va retrouver, tel un corps-pilier, à plusieurs
endroits du récit : repère spectatoriel à travers
la ponctuation physique d’un récit.
La narration déstructurée trouve un sens profond
et silencieux dans cette sorte d’accroche, de signe
fort et physique présent en plusieurs points du
film (en l’occurrence, au début et à la fin, comme
pour souligner l’idée d’une boucle effectuée par
le personnage principal, Mangin).
« Confusion entre gendarmes et voleurs, entre
présence (du suspect) et absence (du coupable),
entre affirmation et négation : mais cette indistinction
généralisée, si elle affecte la figure dans ses
apparences (elle est difficile à reconnaître, y
compris pour le spectateur), laisse intact un sentiment
du corps, indicible et indiscutable.
C’est
ce que décrit la scène où Nez-Cassé, subitement
de retour à la fin d’un film qui semblait l’avoir
complètement oublié, hèle Mangin, l’invite à boire
un verre et échange avec lui quelques propos sur
le choix du prénom du fils qui va lui naître.
»
Chez
Pialat, il n'y a plus d'acteurs, plus de personnages
: il n'y a que des présences qui sillonnent chaque
scène, chaque lieu de la narration, chaque épisode
d'un récit qui se nourrit de l'intérieur, lorsque
les corps lui offrent cette matière tant attendue
qui permettra alors de dégager un événement porteur
d'histoires inattendues.
Plus
que le déplacement narratif, l’idée du « cyclone
» convoque celle de la « déviation », comme si à
tout moment, le récit était capable de sortir de
ses gonds pour initier de nouvelles trajectoires
accidentelles.
A
la fin de Police, Mangin (Gérard Depardieu)
part rendre l’argent aux trafiquants alors que Noria
(Sophie Marceau) l’attend dans la voiture ; alors
qu’une certaine logique narrative aurait
voulu que Mangin la retrouve tout de suite après
cette mission, le récit dérive (car le
corps de Mangin dévie de son parcours et la tornade
se dirige ailleurs, dans un lieu inconnu) et fait
revenir au premier plan Nez-cassé (l’agresseur que
l’inspecteur avait malmené au tout début du film).
Mangin se détourne de son chemin et boit un verre
avec lui alors que la femme l'attend dans la voiture,
quelques mètres plus loin.
La construction temporelle du récit est
alors dilatée (Mangin s’attarde sur son
chemin faisant patienter du coup Noria dans la voiture)
; la consistance spatiale aussi (puisque
le bar devient un lieu imprévu dans le parcours
du policier à ce moment-là). Ce détour met en avant
une rupture imprévue, fondée sur la simple
puissance instinctive du personnage qui s’autorise
à ce moment-là, une sortie, une bifurcation, un
déplacement du sillon narratif dans lequel il semblait
pourtant être pris au piège.
Au-delà
de cette composition globale, la figure cyclonique
chez Pialat, se révèle aussi au sein même de la
scène (espace clos et imposant un point de vue
tout en recul, nous dirait André Gardies)5,
dans les rapports qu’entretiennent les personnages
avec le cadre ; ce cadre à la fois stimulé, pulvérisé,
déchiré par les déviations physiques de quelques
entrées et sorties, de quelques apparitions et disparitions
à chaque fois dévastatrices.6
Comme
des électrons rivés les uns aux autres mais laissés
libres dans leur champ d’action, les corps imposent
des énergies aux multiples trajectoires : dynamisme
et recherche d’un noyau pour particules atomiques
; transgressions du bord, de la frontière pour une
quête mobile vers l’extérieur.
Mangin
et ses deux collègues policiers décident, pour leur
enquête, de venir rendre visite à l’un des frères
Slimane (Maxime), qui a reçu une balle de revolver
la veille dans une rue de Paris.
Noria
et son avocat Lambert (Richard Anconina) quittent
la chambre de Maxime et la caméra (épaule) les suit
de dos dans le couloir. Au bout, Mangin, son collaborateur
marseillais et la stagiaire (Melle Verdet), entrent
dans le champ par la gauche et viennent immédiatement
dans leur direction.
Croisement imprévu : rencontre des corps dans un
lieu neutre (hors du commissariat et hors de la
rue). Au cœur d'un unique plan-séquence très maîtrisé,
Pialat propose plusieurs déplacements au sein du
champ ; déplacements de corps qui flirtent avec
le cadre, instable et toujours pris dans une énergie
tourbillonnante.
Dès
que les deux groupes de personnes se rencontrent,
c’est tout d’abord la stagiaire (x)
qui réalise une boucle ; elle sort du cadre et revient
dans le champ pour réaliser un arc de cercle par
la droite. Elle tourne autour de Mangin et Lambert
qui discutent au centre de l’image.
Après
ce mouvement physique quasi-circulaire qui n’aura
aucune autre fonction que d’apporter du mouvement
à la scène (en effet, ce déplacement ne génère aucun
acte ni aucune discussion particulière et plus encore,
il ne fait rien dire de précis au personnage qui restera
muet), Lambert (
x)
sort par la droite et passe donc en hors-champ pour
laisser Mangin s'approcher de Noria (ce qui paraît
quand même un peu inaccoutumé lorsque l'on sait que
généralement l'avocat a pour principale mission de
rester avec son client pour éviter tout dérapage verbal
ou physique avec la police).