Maurice Pialat fonde donc ce plan-séquence sur
cette rencontre des corps presque impossible ; les
personnages se croisent, se testent, s’épient, se
regardent par l’intermédiaire de leurs déplacements
dans un endroit difficile à maîtriser pour les uns
et les autres.
Dans
un troisième temps, c'est autour du collègue marseillais
(x) (après la
stagiaire et Lambert) de marquer les bords du cadre
de son empreinte physique. Il arrive dans le champ
par la gauche (en effet, il avait disparu pendant
quelques secondes) ; petit à petit, lors de la discussion
entre Mangin et Noria, il tourne autour d'eux dans
le sens contraire des aiguilles d'une montre, n'hésitant
pas d'ailleurs à boucher quelques instants le champ,
par son corps sans cesse en mouvement. Son circuit
s'arrêtera dès qu'il aura accompli une boucle (comme
les autres) et qu’il sera revenu à son point de
départ, sur le côté gauche du cadre.
Aussi,
juste après cette discussion qui stoppe dès que
le marseillais cesse de marcher, la stagiaire et
Lambert réapparaissent dans le champ par la droite
(alors qu'ils devaient, on le suppose, discuter
tous les deux en
hors-champ) pour revenir au centre et dire au revoir
à Mangin.
Cette
scène, filmée en plan-séquence, est une démonstration
scénographique assez pointue, qui met en avant la
question du tourbillonnement des corps, au sein
d’un champ sans cesse éprouvé par les entrées et
sorties des corps qui jouent perpétuellement avec
les bords du cadre ; chaque personnage est pris
dans une spirale où les corps sont (r)attachés,
reliés les uns aux autres comme si personne ne pouvait
(on le comprend à cet instant) échapper au sillage
de cette affaire, de ce récit, de cette histoire
commune à tous (la recherche d’une valise contenant
de l’argent).
Attirance
et répulsion : Jean-Louis Schefer parle de gravitation,
de distance et de proximité entre des particules
désorientées, entre des molécules dissociées et
à la recherche de leur centre perdu, enfoui, indéterminé
parce que l’expression visible d’une quête précise
et justifiée (mise en cause(s)), reste impalpable
chez Maurice Pialat en particulier.
On
sait que l’atome peut être détourné de son parcours,
de son centre à cause de chocs, de pressions, de
poussées de températures, de variations météorologiques.
« Pourquoi, puisque c’est vers l’unité
que ces atomes s’efforcent de retourner, ne jugeons-nous
pas et ne définissons-nous pas l’Attraction comme
une simple tendance vers un centre ? - Pourquoi,
particulièrement vos atomes, les atomes que vous
nous donnez comme ayant été irradiés d’un centre,
ne retournent-ils pas tous à la fois en ligne droite,
vers le point central de leur origine ?
»
« Je réponds qu’ils le font ; mais que la cause
qui les y pousse est tout à fait indépendante du
centre considéré comme tel…Chaque atome, formant
une partie d’un globe généralement uniforme d’atomes,
trouve naturellement plus d’atomes dans la direction
du centre que dans toute autre direction ; c’est
donc dans ce sens qu’il est poussé, mais il n’y
est pas poussé parce que le centre est le point
de son origine. Il n’est pas de point auquel les
atomes se relient. Il n’est pas de lieu, soit dans
le concret, soit dans l’abstrait, auquel je les
suppose attachés. Rien de ce qui peut s’appeler
localité ne doit être conçu comme étant leur origine.
Leur source est dans le principe Unité. C’est le
père qu’ils ont perdu. C’est là ce qu’ils cherchent
toujours, immédiatement, dans toutes les directions,
partout où ils peuvent le trouver, même partiellement.
» (…) Le père est le mystère d’une origine et
la compulsion de retour de la matière, même dans
son infinie dispersion. »7
Le cyclone
dévastateur dont parlait Daney, prend naissance
dans cette origine du corps perdu, du corps à retrouver
au plus profond d’un espace physique instable, sans
cesse perturbé et qui nous dit, que derrière chaque
déplacement se cache le secret de notre existence.
Bouger,
toujours, sans cesse…telle est faille de l’être,
révélée par les corps et leurs mouvements ; pour
que d’une émotion physique et directe, sensible
et indicible, naisse la pensée d’une esthétique
fondée sur la quête secrète et inavouée, lointaine
et détournée, d’un personnage ignoré mais si difficile
à éviter : le père, noyau dur du cinéma de Maurice
Pialat.
Rémi
Fontanel pour www.maurice-pialat.net
Enseignant en "Etudes Cinématographiques et Audiovisuelles"
à l'Université Lumière Lyon 2.
Rédacteur en chef du site Web dédié
au cinéma de Maurice Pialat : www.maurice-pialat.net.
Membre du comité de rédaction de la
revue en ligne universitaire Cadrage.
Critique de cinéma, auteur de Formes
de l'insaisissable - le cinéma de Maurice
Pialat -, Editions Aléas, Lyon,
2004.
Notes :
1. Serge Daney, « Pialat
dans l'oeil du cyclone » in Libération du
16 Novembre 1983.
2. Ibid.
3. Peut-être faudrait-il
plutôt parler de « quasi-cause » au sens où l’entendait
Gilles Deleuze dans Logique du sens, Editions
de Minuit, Collection « critique », Paris, 1969.
4. Nicole Brenez, De
la figure en général et du corps en particulier,
Editions De Boeck Université, Collection Arts et
Cinéma, Bruxelles, 1998.
5. André Gardies, « Scène
ou régime scénique » in Cinéma et théâtralité
(Dir. Christine Hamon-Sirejols, Jacques Gerstenkorn
et André Gardies), Editions Cahier du GRITEC, Aléas,
Lyon, 1994.
6. « Le cinéma de Pialat
est d’abord physique, chaque corps y a son poids
d’intensité, chaque plan est lourd des différentes
présences qui le composent. Et pourtant, dans Police,
ça n’arrête pas de bouger, le film n’est fait que
de jaillissements imprévus.»
Serge Toubiana, « L’épreuve de vérité » in Cahiers
du cinéma n°375, septembre 1985.
7. Jean-Louis Schefer,
Images mobiles - Récits, visages, flocons
-, op. cit., pp. 80-81.
