Maurice Pialat ou l'art de la scénographie cyclonique par Rémi Fontanel
POLICE (1985)

       Maurice Pialat fonde donc ce plan-séquence sur cette rencontre des corps presque impossible ; les personnages se croisent, se testent, s’épient, se regardent par l’intermédiaire de leurs déplacements dans un endroit difficile à maîtriser pour les uns et les autres.
       Dans un troisième temps, c'est autour du collègue marseillais (x) (après la stagiaire et Lambert) de marquer les bords du cadre de son empreinte physique. Il arrive dans le champ par la gauche (en effet, il avait disparu pendant quelques secondes) ; petit à petit, lors de la discussion entre Mangin et Noria, il tourne autour d'eux dans le sens contraire des aiguilles d'une montre, n'hésitant pas d'ailleurs à boucher quelques instants le champ, par son corps sans cesse en mouvement. Son circuit s'arrêtera dès qu'il aura accompli une boucle (comme les autres) et qu’il sera revenu à son point de départ, sur le côté gauche du cadre.

        

        

       Aussi, juste après cette discussion qui stoppe dès que le marseillais cesse de marcher, la stagiaire et Lambert réapparaissent dans le champ par la droite (alors qu'ils devaient, on le suppose, discuter tous les deux en
hors-champ) pour revenir au centre et dire au revoir à Mangin.
       Cette scène, filmée en plan-séquence, est une démonstration scénographique assez pointue, qui met en avant la question du tourbillonnement des corps, au sein d’un champ sans cesse éprouvé par les entrées et sorties des corps qui jouent perpétuellement avec les bords du cadre ; chaque personnage est pris dans une spirale où les corps sont (r)attachés, reliés les uns aux autres comme si personne ne pouvait (on le comprend à cet instant) échapper au sillage de cette affaire, de ce récit, de cette histoire commune à tous (la recherche d’une valise contenant de l’argent).

       Attirance et répulsion : Jean-Louis Schefer parle de gravitation, de distance et de proximité entre des particules désorientées, entre des molécules dissociées et à la recherche de leur centre perdu, enfoui, indéterminé parce que l’expression visible d’une quête précise et justifiée (mise en cause(s)), reste impalpable chez Maurice Pialat en particulier.
       On sait que l’atome peut être détourné de son parcours, de son centre à cause de chocs, de pressions, de poussées de températures, de variations météorologiques.
« Pourquoi, puisque c’est vers l’unité que ces atomes s’efforcent de retourner, ne jugeons-nous pas et ne définissons-nous pas l’Attraction comme une simple tendance vers un centre ? - Pourquoi, particulièrement vos atomes, les atomes que vous nous donnez comme ayant été irradiés d’un centre, ne retournent-ils pas tous à la fois en ligne droite, vers le point central de leur origine ? »
« Je réponds qu’ils le font ; mais que la cause qui les y pousse est tout à fait indépendante du centre considéré comme tel…Chaque atome, formant une partie d’un globe généralement uniforme d’atomes, trouve naturellement plus d’atomes dans la direction du centre que dans toute autre direction ; c’est donc dans ce sens qu’il est poussé, mais il n’y est pas poussé parce que le centre est le point de son origine. Il n’est pas de point auquel les atomes se relient. Il n’est pas de lieu, soit dans le concret, soit dans l’abstrait, auquel je les suppose attachés. Rien de ce qui peut s’appeler localité ne doit être conçu comme étant leur origine. Leur source est dans le principe Unité. C’est le père qu’ils ont perdu. C’est là ce qu’ils cherchent toujours, immédiatement, dans toutes les directions, partout où ils peuvent le trouver, même partiellement. » (…) Le père est le mystère d’une origine et la compulsion de retour de la matière, même dans son infinie dispersion. »7
       Le cyclone dévastateur dont parlait Daney, prend naissance dans cette origine du corps perdu, du corps à retrouver au plus profond d’un espace physique instable, sans cesse perturbé et qui nous dit, que derrière chaque déplacement se cache le secret de notre existence.

       Bouger, toujours, sans cesse…telle est faille de l’être, révélée par les corps et leurs mouvements ; pour que d’une émotion physique et directe, sensible et indicible, naisse la pensée d’une esthétique fondée sur la quête secrète et inavouée, lointaine et détournée, d’un personnage ignoré mais si difficile à éviter : le père, noyau dur du cinéma de Maurice Pialat.


Rémi Fontanel pour www.maurice-pialat.net
Enseignant en "Etudes Cinématographiques et Audiovisuelles" à l'Université Lumière Lyon 2.
Rédacteur en chef du site Web dédié au cinéma de Maurice Pialat : www.maurice-pialat.net.
Membre du comité de rédaction de la revue en ligne universitaire Cadrage. Critique de cinéma, auteur de Formes de l'insaisissable - le cinéma de Maurice Pialat -, Editions Aléas, Lyon, 2004.



Notes :
1. Serge Daney, « Pialat dans l'oeil du cyclone » in Libération du 16 Novembre 1983.
2. Ibid.
3. Peut-être faudrait-il plutôt parler de « quasi-cause » au sens où l’entendait Gilles Deleuze dans Logique du sens, Editions de Minuit, Collection « critique », Paris, 1969.
4. Nicole Brenez, De la figure en général et du corps en particulier, Editions De Boeck Université, Collection Arts et Cinéma, Bruxelles, 1998.
5. André Gardies, « Scène ou régime scénique » in Cinéma et théâtralité (Dir. Christine Hamon-Sirejols, Jacques Gerstenkorn et André Gardies), Editions Cahier du GRITEC, Aléas, Lyon, 1994.
6. « Le cinéma de Pialat est d’abord physique, chaque corps y a son poids d’intensité, chaque plan est lourd des différentes présences qui le composent. Et pourtant, dans Police, ça n’arrête pas de bouger, le film n’est fait que de jaillissements imprévus.»
Serge Toubiana, « L’épreuve de vérité » in Cahiers du cinéma n°375, septembre 1985.
7. Jean-Louis Schefer, Images mobiles - Récits, visages, flocons -, op. cit., pp. 80-81.

Les "Portraits de Cinéastes" de Cadrage - Une collection dirigée par
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