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Maurice
Pialat, cinéaste de l'absence
par Rémi
Fontanel
Chez
Maurice Pialat, chaque récit filmique trouve
ses marques et sa substance dans de multiples figures
de l'absence.
Cinéma
qui crie sa vacuité, cinéma du «
lointain », cinéma traversé
par des présences physiques sans identité
marquée, sans psychologie ni singularité
proprement dites : l'esthétique d'un tel cinéma
conduira sans cesse, celui qui veut l'aborder, sur
les chemins tortueux de l'ellipse, du manque et du
raccourci narratifs.
Maurice
Pialat fut avant tout un extraordinaire «
peintre du vide »1
: le plus grand sûrement. Parvenir à
filmer (avec) le « vide »,
c'est indéniablement se rapprocher de la peinture
qui permet à l'artiste de créer sans
être forcément face à la scène
qui sera composée sur sa toile. Etre «
ailleurs » pour représenter l'«
ici » et le
« maintenant », c'est donner
du sens à un événement en en
montrant un autre : telle est la position d'un cinéaste
attaché à une forme de réalisme
sans artifice, qui privilégiera toujours le
vol de l'existence dans la capture imaginaire du réel,
dénué de toute suture qu'elle quelle
soit.
« L'imaginaire
est beaucoup plus près et beaucoup plus loin
de l'actuel : plus près puisqu'il est le diagramme
de sa vie dans mon corps, sa pulpe ou son envers charnel
pour la première fois exposés aux regards,
et qu'en ce sens-là, comme le dit énergiquement
Giacometti : « Ce qui m'intéresse
dans toutes les peintures, c'est la ressemblance,
c'est-à-dire ce qui pour moi est la ressemblance
: ce qui me fait découvrir un peu le monde
extérieur. » Beaucoup plus loin,
puisque le tableau n'est un analogue que selon le
corps, qu'il n'offre pas à l'esprit une occasion
de repenser les rapports constitutifs des choses,
mais au regard pour qu'il les épouse, les traces
de la vision du dedans, à la vision ce qui
la tapisse intérieurement, la texture imaginaire
du réel. »2
Aussi
paradoxalement, le « vide »
chez Pialat est au fondement de son art et prend de
multiples formes au sein de son oeuvre.
La narration trouve sa voie dans la succession
d'ellipses événementielles3
qui assèchent le film
de toute logique actionnelle trop attendue, trop espérée,
trop fabriquée.
On
ne verra jamais comment Vincent Van Gogh se suicide.
L'acte en lui-même est dévié,
évité même. On comprendra (à
sa démarche titubante au bord de l'Oise) qu'il
aura décidé de se donner la mort sans
qu'on aie pu la voir réellement (on saura qu'il
s'est tiré une balle dans le ventre en se souvenant
de sa discussion avec le militaire qui avait eu lieu
au même endroit auparavant - ci-contre -).
De
même que rien n'est montré en ce qui
concerne l'avortement de Nelly
(dans Loulou). Rien n'est dit ni expliqué.
Pourquoi décide t-elle de mettre un terme à
sa grossesse sans même en avoir discuté
avec son compagnon ?
Certes,
lors d'un repas dominical chez Mémère,
on la verra soucieuse et un plan serré de son
visage marquera cette inquiétude amplifiée
par les remarques des personnes présentes (qui
n'auront de cesse de critiquer Loulou au chômage
et pas vraiment décidé à prendre
son avenir en mains).
Quel(s)
élément(s) du récit nous permet(tent)
alors de donner du sens à cet avortement ?
Aucun, même si...au cours de ce même repas
à la campagne, il y aura cette altercation
provoquée par Thomas, personnage déséquilibré
et dangereux.
Ce
dernier, jaloux et nerveux de voir autant d'hommes
aussi près de sa femme, menacera l'ensemble
du groupe avec son fusil de chasse. Une bagarre générale
obligera Pierrot (soupçonné à
tort d'être l'amant de la femme du forcené)
à partir de la maison pour calmer les esprits.
Loulou s'impliquera fortement dans cette lutte très
violente dont l'issue restera longtemps incertaine.
Un autre plan rapproché de Nelly bouleversée
(ci-contre) viendra clore cette séquence et
nous faire comprendre ce qu'elle-même aura saisi
à ce moment précis du film : à
savoir qu'il est impossible pour elle d'envisager
un avenir serein aux côtés de Loulou
(responsable malgré lui de vivre dans un environnement
trop violent).
Ce visage
décomposé et cette situation conflictuelle
inattendue sont-ils des indices pour le spectateur
qui devra saisir pourquoi la jeune femme a
décidé d'interrompre sa grossesse ?
Rien n'est clairement exposé...comme toujours,
chez Pialat, les béances de la narration sont
nombreuses et construisent un récit dont les
événements resteront sans causes clairement
définies.4
Cette absence d'explications
impose donc un principe : le spectateur sera
forcément mis devant le fait accompli, face
à des situations sans origines véritablement
exprimées. « Le mal est fait »
et a été fait bien avant, nous
dirait Jean Narboni. Les espaces désertiques
de chaque vie filmée ne se combleront qu'en
invoquant la fracture lointaine et invisible qui a
eu lieu en un temps inconnu chez le personnage.
Dans
ce cinéma, le « pourquoi »
ne trouve de réponses que dans des gestes,
des actes physiques isolés, définitivement
parsemés au fil du temps, incontestablement
exemptés de toute manifestation psychologique
pouvant aider à la compréhension des
situations données à voir. Ce sont les
attitudes souvent honteuses et toujours déplacées
de Jean (Nous en vieillirons pas ensemble)
qui, au bout du compte, pourront définir son
caractère et justifier le départ de
Catherine dans les bras d'un autre homme. C'est la
conduite obscène du père (La Gueule
ouverte) qui traduit aussi et surtout les traits
comportementaux d'un fils perdu et incapable de vivre
en couple (Nathalie lui fera très souvent le
reproche d'être comme son père).
Aussi,
si dans La Gueule ouverte, le père est
présent (trop présent), dans L'Enfance
nue, il est en revanche absent (trop absent).
François n'a pas de père et c'est cette
quête inconsciente (car inconnue de lui
?), qui définit le sens de son parcours. Où
est le père de François ? Est-il en
Afrique (comme le dit l'enfant), en train de chasser
le tigre ? Sûrement pas, il n'y a pas de tigre
en Afrique lui répondra Raoul (son frère
d'adoption)...mais il faut savoir (se) mentir pour
colmater les manques d'une existence faite d'interrogations,
de vides, de lieux intimes toujours inoccupés.
Quelle
est la profession de Gérard dans le Garçu
? Qu'en est-il également de Sophie et de son
conjoint ? Quelle valeur doit-on accorder à
ce que l'on ne voit jamais mais qui nous est rapporté
au sujet des rencontres secrètes entre Roger
(qui a quitté le foyer familial et dont on
n'a plus de nouvelles) et Suzanne (sa fille) dans
A nos amours ?
Ainsi,
chez Pialat, si rien n'est exposé directement
ou explicitement, tout est raconté et véhiculé,
à travers le détournement de faits imprévus.
La souffrance de Vincent Van Gogh qui se meurt
au premier étage, ne
prend-elle pas véritablement de l'ampleur lorsque
Mme Ravoux (la femme de l'aubergiste) se coince le
pied dans une trappe en bois et hurle son supplice
alors même que le peintre disparaît lentement
et silencieusement dans sa chambre ?
Les
rapports difficiles voire impossibles qui existent
entre Philippe et son père (le garçu)
dans La Gueule ouverte sont symboliquement
présentés (au tout début du film)
au sein de l'hôpital où est soignée
Monique, à travers une autre dispute : celle
qui met en scène deux inconnus (un père
et son fils évidemment) qui s'affrontent dans
la même chambre sous les regards amusés
de leurs voisins qui finalement sont dans la même
situation sans qu'ils le sachent vraiment eux-mêmes.
C'est
par ce type de transposition subtile que le cinéaste
raconte ce qui ne peut être verbalisé
ou exhibé franchement.
L'art
de l'absence est donc synonyme de déplacements
: ceux du sens des événements écartés
et oubliés mais surtout ceux des corps qui
bougent et se percutent parce que les personnages
ne peuvent plus dialoguer entre eux tellement leur
blessure secrète et inavouée (parce
qu'inavouable) reste profonde, inconnue, indicible
et éloignée de toute pensée immédiate.5

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