Maurice Pialat, cinéaste de l'absence par Rémi Fontanel


        Mais l'absence est aussi source de récit et manifestation de l'interdit chez Pialat.
        Le père est la figure principale de l'absence ; ainsi, chaque histoire trouve ses repères, ses formes et son identité dans la localisation et la délocalisation de la voix paternelle.
       Le père est ce personnage que l'on évite et que l'on recherche sans cesse ; présent par son absence (L'Enfance nue, Loulou, Police, etc.) et absent même lorsqu'il est censé être présent (Le Garçu, Passe ton bac d'abord, A nos amours, etc.), il est au coeur des non-dits, des ellipses verbales qui creusent l'histoire et lamine l'intimité de personnages condamnés à vivre avec les brèches d'un passé trop difficile à assumer car impossible à retrouver.
       Le Garçu est-il un film sur le grand-père (comme semble nous l'indiquer le titre) ou est-ce un film sur Antoine et son père (Gérard) ?

       Pourquoi refuser de parler de la figure paternelle (toujours évitée), alors qu'au fil du temps, elle semble devenir le fil conducteur d'une oeuvre singulière en ce sens ?
Le Garçu est un film construit sur ce refus de parler du père. L'interdit est donc fructueux car il permet de créer, de raconter des histoires ; il le sera également dans La Gueule ouverte où l'on sent, à chaque scène impliquant le garçu, que le récit tend toujours à décrire la vie du père et non plus la mort de la mère, comme le titre semblait vouloir l'indiquer au préalable.
La Gueule ouverte est-il un film assumé sur Monique (la mère) ou un film détourné vers le père ?
        Dans Le Garçu, dernier film de l'auteur, la voix du père n'est pas audible ; Pialat s'interdit cette voix, sa sonorité. Ses personnages sont toujours en manque de voix, de Loi, de re-pères.6
Refuser de raconter l'histoire du garçu et sa rencontre avec son fils, c'est construire un film qui puise sa force dans cet échec, dans ce rejet, dans cette (auto-)censure vocale. Le vide en convoque un autre (autre forme de déplacement) : le récit du Garçu se construit sur la vie de Gérard sans son père mais aussi sur la vie Antoine sans le sien (même si Gérard est présent dans le film, il est définitivement absent de la vie de son fils, Antoine).
Comme dans L'Enfance nue ou dans A nos amours, l'histoire du film se raconte donc sur l'absence et le silence du père (dont on parle beaucoup et dont on a perdu tout espoir de retour).

       Gérard (Le Garçu) est et sera toute sa vie, irrémédiablement lié au silence de son père qu'il n'aura pu entendre sur son lit de mort. Jamais libre ni détaché de ce silence, il devra vivre avec cette idée du vide, impossible à combler.
« Ainsi, en parlant, le sujet promulgue la loi qui sépare les uns des autres, les éléments et les êtres, le monde et lui, mais ce faisant, il avoue que lui-même est sujet de la loi, soumis à la parole. Sujet de la loi, il l'est au double sens de cette expression. Constitué par la parole, le sujet est soumis à la loi, même lorsqu'il n'est plus à portée de voix, lorsque, hors de la présence qui commande, il se parle dans le silence. La Loi, organisatrice du sujet et du monde, est le support de la présence de l'autre dans son absence et dans sa disparition même. »7

       Aussi quand le père est présent (il revient toujours), il est incapable de parler. Dans Passe ton bac d'abord, le père ne sait pas parler à sa fille (Elisabeth) et c'est la mère qui fait l'intermédiaire entre les deux. Dans La Gueule ouverte, le père "beugle", ronchonne sans émettre un quelconque mot clair à son fils qui le questionne au sujet de l'avenir de sa boutique.
Rien de réellement audible. Dans Nous ne vieillirons pas ensemble, face aux mots fragiles de son fils, le père restera silencieux et ne cherchera pas à lui parler. Dans Le Garçu, le père préférera écrire quelques mots à son fils (« ça y est ») pour lui dire que son heure est venue, sans pouvoir prononcer quoi que ce soit de vive voix.
Pour le cinéaste, s'interdire la figure paternelle, ne pas pouvoir montrer ni faire parler ce personnage ambigu et énigmatique qu'est le père, c'est stimuler et assumer le désir de raconter des histoires.
        Ainsi, cette figure si lointaine, qui apparaît et disparaît, devient du même coup l'objet même de la narration8 sans cesse mise à l'épreuve au plus profond de sa construction.

        Le père tant recherché et tant rejeté, ne serait-il pas cette cause profonde, cachée et volontairement absentée, qui oblige ces personnages en mal de vivre à supporter l'instant présent sans aucune possibilité pour eux de connaître l'origine de leur propre histoire ?
        L'« absence » dans ce cinéma est inévitablement liée à celle du père qui, parce qu'il est éloigné et inaccessible, représente le morceau presque perdu d'un puzzle incomplet et d'une oeuvre cinématographique dont la dernière pièce (Le Garçu) reste l'ultime entreprise d'un cinéaste, qui aura choisi au final de filmer son fils parce que lui-même sera devenu (parvenu à) être père.


Rémi Fontanel pour www.maurice-pialat.net
Enseignant en "Etudes Cinématographiques et Audiovisuelles" à l'Université Lumière Lyon 2.
Rédacteur en chef du site Web dédié au cinéma de Maurice Pialat : www.maurice-pialat.net.
Membre du comité de rédaction de la revue en ligne universitaire Cadrage. Critique de cinéma, auteur de Formes de l'insaisissable - le cinéma de Maurice Pialat -, Editions Aléas, Lyon, 2004.



Notes :
1. Cf. Jacques Kermabon, « Pialat, un peintre du vide » in La Revue du cinéma n°389, décembre 1983.
2. Maurice Merleau-Ponty, L'OEil et l'esprit, Editions Gallimard, Collection Folio/essais, Saint-Amand, 1964, p. 24.
3. « L'absence n'est pas le manque et l'ellipse n'est sensible qu'à la condition d'être ressentie comme une privation particulière, ce qui n'est pas le cas pour la plupart des « sommaires ». Aussi convient-il de faire le partage entre les contraintes propres à tout langage (on ne saurait tout représenter tout raconter : « C'est que le langage est ellipse », disait Sartre dans Situations II), et la volonté expresse de dissimulation impliquée par l'acte rhétorique, marquant la figure elliptique du sceau d'une intentionnalité dont le spectateur est la cible autant que le complice. (...) »
Jacques Gerstenkorn, « Contribution à une sémio-rhétorique du film » : le champ de l'ellipse au cinéma » in Après Deleuze - Philosophie et esthétique du cinéma -, Place Publique Editions et Editions Dis Voir, Collection Les rencontres Place Publique, Paris, 1996, pp. 131-139.
4. Citons le bel écrit de Jacques Aumont, qui fut l'une des sources de notre inspiration quant à la question de l'absence de cause au sein des récits "pialatiens".
Jacques Aumont, « Les causes perdues » in Maurice Pialat, L'enfant sauvage, collectif dirigé par Sergio Toffetti et Aldo Tassone, Editions Muséo Nazionale del Cinéma, Torino ; France Cinéma, Firenze ; Admiranda, Institut de l'Image, Aix en Provence, Collection Lindau, Turin, octobre 1993, pp. 121-124.
5. « Peu de cinéastes donnent cette impression de peindre la réalité, de traquer le réel avec autant de vérité.
Le désir de Pialat est de capter avant tout le moment rare, l'instant fugitif.
Le cinéma de Pialat est avant tout physique. Tout le corps communique. On n'a jamais autant l'impression que ce sont des corps vivants, des êtres de chair qui constituent la matière première d'un réalisateur (...).
Ces corps déambulent, traînent des pieds, s'affalent, nous rappellent sans cesse leur appartenance au réel. »
Jacques Kermabon, « La musique du réel » in La Revue du cinéma n°389, décembre 1983.
6. Le seul vrai dialogue constructif viendra de Roger, heureux « d'avoir pu bien parler » comme il dira à sa fille, un soir au coin de l'établi.
7. Denis Vasse, L'Ombilic et la voix - Deux enfants en analyse -, Ed. du Seuil, Collection Le champ freudien, Paris, 1974, p. 115. 8. « (...) on pourrait à partir de là se demander jusqu'à quel point, dans un film de Pialat, le père est une sorte de Mac Guffin. »
Jacques Aumont, « Les causes perdues » in Maurice Pialat, L'enfant sauvage, op. cit., pp. 121-124.

Les "Portraits de Cinéastes" de Cadrage - Une collection dirigée par
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