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L'Amour
insiste par Cyril Béghin
L'Amour existe (1961)
« Je vous supplie de secouer votre nonchalance.
Vous avez beaucoup de talent. Prenez-en conscience
mais aussi rendez-vous compte qu'il est important
qu'un film se fasse rapidement. » Dans
une lettre qu'il adresse le 8 décembre 1960
a Maurice Pialat1,
Pierre Braunberger, producteur depuis plus d'un quart
de siècle de tout ce que le cinéma français
compte d'important (Jean Renoir, René Clair,
Marcel L'Herbier) et de plusieurs courts métrages
essentiels des années 50' et 60', laisse aller
sa colère. Lorsqu'on lui demandera plus tard
pourquoi, malgré le Prix Louis Lumière
et le Lion de Saint-Marc remporté à
Venise par L'Amour existe, il n'a pas produit
les films suivants de Pialat, il expliquera simplement
qu'il lui était impossible de travailler avec
le réalisateur : incompatibilité d'humeurs.
L'Amour existe est la première
expérience de Maurice Pialat dans l'industrie
du cinéma. Il a déjà réalisé
plusieurs courts métrages amateurs, avec la
caméra qu'il s'est achetée en 1951 :
Isabelle aux Dombes, le burlesque Drôles
de bobines en 1957 et L'Ombre familière
en 1958. Avec son ami Claude Berri, il engage une
collaboration qui ne donnera qu'un seul film, le court
métrage de fiction Janine, réalisé
juste après L'Amour existe (avec Evelyne
Ker, alors compagne de Berri et que l'on retrouvera
20 ans plus tard dans A nos amours, film
dont elle écrit le scénario et qui évoque
la famille de son ex-mari). Ces années d'amitié
sont néanmoins l'occasion pour les deux hommes
de réfléchir au cinéma qu'ils
désirent, dans une volonté de proximité
immédiate avec la réalisation. A la
différence des jeunes réalisateurs de
la Nouvelle Vague, Pialat n'est jamais passé
par l'activité critique, n'a jamais écrit
dans les revues ou publié d'ouvrage théorique.
Il a, par contre, quelques expériences de comédien,
de l'assistanat pour le théâtre et la
télévision - et, depuis son adolescence,
il peint, et continuera de peindre jusqu'à
la fin de ses jours, en évoquant toujours le
regret de n'avoir pas su en faire son métier.
Ses premières armes forgées
avec Braunberger lui permettent de rassembler pour
L'Amour existe quelques
excellents techniciens appartenant à l'écurie
du producteur : l'opérateur Gilbert Sarthre,
qui a travaillé avec René Clair et Jacques
Becker ; le compositeur Georges Delerue ; l'acteur
Jean-Loup Reynold, qui prête sa voix au commentaire
du film. La réalisation du film prend plus
de temps que prévu par Braunberger : Pialat
n'est pas toujours disponible, les lieux de tournage
se multiplient (une vingtaine de villes de banlieue),
il faut des autorisations pour filmer sur la voie
publique, dans les gares, sur les chantiers... Une
fois le film achevé, un problème de
distribution se pose ; à quel genre appartient
cet étrange court métrage ? Est-ce un
documentaire sociologique, comme, a la même
époque, La Crise du logement de Jean
Dewever, ou une chronique autobiographique ? Pour
régler le problème, Braunberger imagine
simplement - comme en témoignent de nombreux
courriers adressés au CNC et a Pialat, alors
que le film est achevé depuis plusieurs mois
mais n'a toujours pas connu de sortie2
- d'en changer le titre : le film s'appellera dorénavant
Banlieues de Paris...
Cette substitution de titre n'a finalement
pas lieu et le film sort en première partie
de Vivre sa vie de Jean-Luc Godard, le frère
ennemi de Pialat, en septembre 1962, presque trois
ans après le lancement de sa production. Il
rencontre immédiatement un grand succès
critique : François Truffaut soutient le film
et participe, dix ans plus tard, à la production
du premier long métrage de Pialat, L'Enfance
nue.
[Texte écrit pour le livret pédagogique
du dispositif national « Lycéens au
cinéma » - 2004-2005 / 2005-2006 et publié
avec les accords du Centre National de la Cinématographie,
du rédacteur en chef Francisco Ferreira et
de son auteur Cyril Béghin.]
Cyril Béghin
Chercheur en "Études Cinématographiques
et Audiovisuelles" à l'Université
Paris III et rédacteur dans diverses revues
de cinéma (Théorème,
Balthazar et Cinergon).
1.
Archives du film du Jeudi.
2.
Ibid.
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