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A
son corps défendant par Cyril
Béghin
L'Amour existe (1961)
  
« II faut tuer le père ! »
Lorsqu'on lui demandait ce qu'il pensait de son influence
sur un grand nombre de réalisateurs du cinéma
français des années 90' (Arnaud Desplechin,
Olivier Assayas, Cedric Kahn), Maurice Pialat ne pouvait
que répondre par la formule qui semble avoir
guidé toute son œuvre1.
Tuer le père, brûler le chemin derrière
soi, nier l'influence ou l'héritage tout en
les travaillant de l'intérieur, ont été
les leitmotivs de films repoussoirs qui, de L'Amour
existe jusqu'au Garçu, se sont
élaborés dans des relations contradictoires
avec des genres, des styles, des auteurs ou des méthodes
consacrés. Métaphonsant ce double travail
de dénégation et d'hommage, l'univers
narratif de Pialat est tissé de confusions
identitaires (Police), d'amours-haines (Nous
ne vieillirons pas ensemble), de va-et-vient
affectifs (À nos amours, Loulou)
et de désespoirs spirituels (Sous le soleil
de Satan, Van Gogh) - tout un grand
masochisme où les personnages, comme leur auteur,
élèvent des monuments passionnés
à ce qu'ils prétendent détester.
C'est d'abord à travers sa vaste
relation au naturalisme que l'œuvre peut se définir
: chaque film prend place dans un milieu précis
dont il semble respecter la réalité
sociale, pour en dériver des comportements
et des psychologies. Dès ses premiers films,
Pialat a été érigé en
portraitiste désenchanté de la France
ordinaire, de la petite bourgeoisie de banlieue et
des impasses de la vie de couple. "Réalisme"
et "psychologisme" sont ainsi deux grandes
déterminations esthétiques contre lesquelles
les films s'arc-boutent : si l'introduction documentaire
de (L'Enfance nue ou les détails réalistes
de Police, les crises d'À nos
amours ou la lente chute suicidaire de Van
Gogh, servent bien des descriptions véristes,
brutales, ils ouvrent aussi sur une constante recherche
de l'excès, de la rupture ou de l'étrangeté
par lesquels les personnages, littéralement,
"s'échappent sur place" en affirmant
le caractère définitif d'un désir,
d'une colère, d'une liberté.
Ces échapées, qui contrarient
le naturalisme en l'exacerbant, sont les effets de
soudaines "surprésences" des acteurs
comme de montages privilégiant l'ellipse et
le manque. Dans Sous le soleil de Satan,
par exemple, les autmutilations de Donissan, le jeune
prêtre interprété par Gérard
Depardieu, sont prétextes à des séries
de vacillements, d'évanouissements, de gestes
vagues ou inachevés qui permettent à
l'acteur de créer une "masse" corporelle
autiste et irréductible - tandis que Mouchette,
lors de brusques raccords, apparaît parfois
en sauvageonne, parfois en jeune campagnarde, parfois
en femme bourgeoise, sans que rien ne nous prépare
a ces transformations.
Ce rapport contrarié au naturalisme
est un des aspects de la position polémique
de l'œuvre dans l'histoire du cinéma.
Du grand-oncle Jean Renoir et du naturalisme de La
Chienne (1931) ou de La Bête humaine
(1938), Pialat conserve la liberté des acteurs,
la profondeur de champ, les circulations tourbillonnantes
et le goût du dialogue. Et tout en récusant
violemment, au nom de leur êlitisme, les films
de ceux qui s'en sont dit les principaux héritiers
- les cinéastes de la Nouvelle Vague comme
Jean-Luc Godard ou Jacques Rivette, totalement anti-naturalistes
- il partage avec eux un travail de sape du récit,
un art du faux raccord et une idée morale de
la prise de vue. C'est aussi dans sa relation ambiguë
avec la production et l'académisme qu'apparaissent
les parentés entre Pialat et ses frères
ennemis de la Nouvelle Vague. Comme Godard, il exprime
ainsi dans de nombreux entretiens son regret authentique
de n'avoir jamais eu l'occasion de tourner un film
à gros budget, dans un contexte de production
normal, pour faire « ce qu'il y a de mieux
»2.
Mais lorsque les occasions lui en sont données,
avec Sous le soleil de Satan et Van Gogh,
il réalise, au bout d'aventures conflictuelles,
des films-monstres qui sous l'apparence d'un récit
linéaire se révèlent brisés,
fragmentés, parcourus de références
plastiques à Renoir, Bresson ou Dreyer, et
tout entiers concentrés sur les déchirements
de grands solitaires qui, comme à leur corps
défendant, se laissent glisser vers leur perte
- manière de dire, sans pudeur, la vraie pente
de son cinéma.
[Texte écrit pour le livret pédagogique
du dispositif national « Lycéens au
cinéma » - 2004-2005 / 2005-2006 et publié
avec les accords du Centre National de la Cinématographie,
du rédacteur en chef Francisco Ferreira et
de son auteur Cyril Béghin.]
Cyril Béghin
Chercheur en "Études Cinématographiques
et Audiovisuelles" à l'Université
Paris III et rédacteur dans diverses revues
de cinéma (Théorème,
Balthazar et Cinergon).
1.
« Sur la colère »,
entretien avec Maurice Pialat, par Charles Tesson
in Cahiers du cinéma n°550, octobre
2000,
pp. 56-74.
2.
Ibid., p. 72.
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