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Faits
et gestes par Cyril Béghin
L'Amour existe (1961)
Documentaire à la première
personne du singulier, portrait d'enfance tissé
dans un état des lieux social de la France
du début des années soixante, géographie
imaginaire d'une banlieue grise, sans fin ni centre
- L'Amour existe est un objet non identifiable,
fuyant comme ses travellings et fuguant comme une
mélodie aux thèmes inextricablement
mêlés. Du documentaire, il emprunte à
la fois un dispositif esthétique (le commentaire
off) et un goût pour la concision des images
et des informations : les faits sociologiques sont
datés ou chiffrés, démontrés
par les vues de paysages urbains ou d'intérieurs
; les gestes correspondant directement à ces
faits sont minimaux : ce monde est presque désert,
les personnages sont rares, lointains et muets...
C'est qu'un seul s'y cristallise dans
toute sa complexité, mais par défaut
: le narrateur invisible, dont la présence
est exprimée par d'autres faits et d'autres
gestes qui insufflent aux premiers des suppléments
d'âme inattendus - en perturbant les chronologies,
en faussant les topologies et en venant hanter, d'une
déviation ou d'une association lyriques, quelques
mouvements et raccords.
Le film se divise en trois grandes parties
à l'intérieur desquelles se mélangent
trois types d'indications temporelles : le rythme
de la journée, les âges de la vie, l'histoire
récente du pays. La première partie
s'ouvre sur le retour du travail, évoque des
souvenirs de la petite enfance et le contexte de la
Seconde Guerre, pour s'achever sur un rapide travelling
qui, en une sorte de pulsion suicidaire, se précipite
contre un mur ; la deuxième montre la vie quotidienne
dans les pavillons de banlieue, se concentre sur le
présent historique, l'âge adulte, et
des adolescents en train de se battre, dans un geste
de violence muette équivalent à la fin
de la première partie ; la dernière
débute par la description des transports au
petit matin puis montre des retraités désœuvrés,
avant une référence à la Commune
de 1870 et un ultime geste de violence statufiée.
Ces indications sont données
à la fois par la voix off et par des images
qui ne sont jamais du domaine de la citation ou de
l'archive : tout comme le narrateur émaille
son discours de souvenirs d'enfance, les strates temporelles
du paysage de la banlieue sont directement mises à
nu. Pialat filme du Paris des années soixante
une sorte d'uchronie, un non-temps suspendu entre
les va-et-vient d'une mémoire individuelle
(« Longtemps, j'ai habité la banlieue
»), la torpeur détestée de
la petite bourgeoisie (« Vies dont le futur
a déjà un passé ef le présent,
un étemel goût d'attente »),
et la volonté de dresser un monumentaux marges
de l'histoire officielle (« Il ne doit nen
rester qui perpétue la misère... »).
Le film est magnifique lorsqu'il réussit a
entrecroiser l'ensemble de ces dimensions avec peu
d'effets et dans un minimum de durée, pour
créer de soudaines concrétions temporelles
abstraites. Ainsi à la fin de la première
partie, tandis que la voix off récite : «
Les châteaux de l'enfance s'éloignent.
Les adultes reviennent dans la cour de l'école
comme à la récréation. Puis des
trains les emportent », la caméra
passe d'une vue lointaine des moulins de Pantin (les
châteaux) jusqu'à des trains a l'arrêt
sur des rails partant a l'infini, en un panoramique
qui semble un trait horizontal barrant sèchement
le cours normal du temps.
Lorsqu'il s'agit de lieux ou d'informations
statistiques, une même logique du raccourci
et de la concrétion invente des rapports où
s'expriment une brutale mélancolie (les sièges
du cinéma d'enfance raccordent avec les bennes
d'une drague en action) ou une critique sociale cynique
(la juxtaposition du nombre de microbes dans un mètre
cube d'air et du nombre de frappes d'une dactylo).
Les faits ne vont ainsi jamais sans un "geste"
pathétique qui, à la tétanie
des habitants de la banlieue, bien métaphorisée
par l'étrange "maison-bus" immobile,
oppose des associations, des raccords et des mouvements
de caméra comme autant de mouvements d'humeur
et de libertés. Dans un premier projet, le
titre L'Amour existe était précisément
évoqué pour une « séquence
de montage composée de plans pris à
i'improviste »1,
qui n'apparaît pas dans le film actuel.
« Le Quartier, les Copains, la Bande, le Café,
la chaleur des vitrines »2
: de cette libre litanie sentimentale, il ne reste
qu'un titre provocant, premier geste pour tous les
faits à venir.
[Texte écrit pour le livret
pédagogique du dispositif national
« Lycéens au cinéma » - 2004-2005 /
2005-2006 et publié avec les accords du Centre
National de la Cinématographie, du rédacteur
en chef Francisco Ferreira et de son auteur Cyril
Béghin.]
Cyril Béghin
Chercheur en "Études Cinématographiques
et Audiovisuelles" à l'Université
Paris III et rédacteur dans diverses revues
de cinéma (Théorème,
Balthazar et Cinergon).
1.
Note d'intention pour L'Amour existe
; document Les Films du Jeudi, sans date, sans
pagination, sans indication d'auteur.
2.
Ibid.
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