| 

Un
Simple changement d'angle par Cyril
Béghin
L'Amour existe (1961)
« Des plans d'ensemble de la banlieue. Elle
sert à tout. »1
La banlieue de L'Amour existe est un espace
composite, un monstre de montage qui, comme on vient
de le voir2,
rassemble ou même confond l'individuel et le
collectif, le proche et le lointain, le statistique
et le pathétique. « Elle sert à
tout » : les possibles s'y côtoient
et s'y pressent en s'ignorant, comme les corps serrés
dans le métro du début du film ou les
bidonvilles « à trois kilomètres
des Champs-Elysées », et il suffit
donc d'un « simple changement d'angle »
pour changer radicalement d'époque, de classe
ou d'affect. Ancien décor des films français,
de Méliès à Carné, elle
devient ici un territoire du cinéma moderne,
"miné", troué par la possibilité
constante d'une saute, d'un "faux raccord"
qui nous emmène loin, mais toujours dans la
banlieue.
Raccord 1. C'est
d'abord la logique du souvenir qui déstabilise
le montage : après le générique,
un travelling avant vers une fenêtre raccorde
de façon violente avec un travelling arrière
dans le même espace, montrant un même
train passant au lointain. Est-ce une simple coupe
à l'intérieur d'un même plan et
d'un temps homogène ? Ou les deux images sont-elles
infiniment éloignées ? Rien ne peut
en décider, et c'est le va-et-vient incertain
de la mémoire elle-même qui se trouve
ainsi exprimé : saute "mentale" du
temps qui produit une sorte de diffraction de l'image.
La diffraction devient littérale avec ce raccord
entre une vue des Moulins de Pantin (1)
et le même bâtiment reflété
dans un fragment de miroir, posé sur un très
symbolique amoncellement de verres brisés (2)
- alors que rien ne permet de conclure à
la proximité réelle des deux espaces.
Le montage n'enchaine plus des faits ou des actions
mais sert à tasser une image pour en emporter
un morceau, un fétiche diffracté sur
le cristal de la mémoire.
 
Raccords 2 et 3.
Les ombres de deux enfants filmées depuis l'autre
côté d'une paroi translucide, dans une
école (3),
raccordent avec deux autres enfants jouant contre
le mur d'une cave d'immeuble (4).
Le montage organise à ce moment une continuité
spatiale troublante qui, comme dans l'exemple précédent,
confond par l'identité d'un détail deux
scènes éloignées, non plus sous
l'expression d'une mémoire individuelle mais
d'une sorte d'aléatoire collectif : un simple
changement d'angle, un passage de l'autre côté
du mur, et on glisse du riche au sordide, des modernes
années soixante à une pauvreté
intemporelle. L'effet devient encore plus brutal avec
le toboggan : les enfants, de dos, montent sur fond
d'immeuble neuf (5)
et glissent, de face, sur une pente de terre (6).
Au plus haut point de leur trajectoire, le raccord
a opéré une bascule sociale et une sorte
de dévoilement du mensonge des apparences -
passage de l'autre côté des ombres, vers
les corps "réels".
  
Raccord 4. La continuité
spatiale est cette fois réelle, mais l'hétérogénéité
des scènes qu'elle enchaîne confère
au raccord la même valeur de saute que précédemment.
La piscine et la jolie plongeuse, en contrebas du
métro, sont la représentation directe
d'un "trou" dans l'espace et de la contiguïté
scandaleuse de réalités sociales s'ignorant
mutuellement. Un panoramique vertical nous fait passer
de la ligne de banlieue (7a)
vers la piscine (7b),
puis le raccord nous plonge dans l'espace aquatique
autiste comme dans un monde à part (8),
tandis que le commentaire organise lui aussi deux
"faux raccords" : « Plongée
dans le métro tiède [...].
Cette eau grise ne remue que les matins et les soirs.
»
  
Raccord 5. Pialat énonce clairement
son système avec un ultime raccord transformant
la main d'une statue « qui ordonne »
(9) en main
qui implore (10)
: le montage diffracte encore les apparences pour
faire jaillir l'affect réel, que l'on ne savait
pas voir, et affirmer le moment du raccord comme celui
de la révélation d'un scandale, d'une
colère et d'une mélancolie.
 
[Texte écrit pour le livret pédagogique
du dispositif national « Lycéens au
cinéma » - 2004-2005 / 2005-2006 et publié
avec les accords du Centre National de la Cinématographie,
du rédacteur en chef Francisco Ferreira et
de son auteur Cyril Béghin.]
Cyril Béghin
Chercheur en "Études Cinématographiques
et Audiovisuelles" à l'Université
Paris III et rédacteur dans diverses revues
de cinéma (Théorème,
Balthazar et Cinergon).
1.
Note d'intention pour L'Amour existe,
op. cit.
2.
Voir « Analyse ».
|