En travelling par Cyril Béghin
L'Amour existe (1961)

 

        Au début de Van Gogh, Maurice Pialat a placé une sorte d'image exergue dont la singularité formelle contraste avec la sécheresse du reste du film : il s'agit d'un court panoramique suivant, au ralenti, un pinceau déposant un pigment bleu sur une toile, le geste du peintre étant comme doublé par la caméra. Le son non diégètique d'une vague se brisant sur une rive accompagne cet écho entre les deux mouvements et, tout en contribuant à leur confusion, amplifie l'impression de poids, d'inertie et de soudain vertige - une puissance physique définitive, bien éloignée de celle que l'on attribue habituellement à un pinceau, et que seul le cinéma saurait nous montrer, et seconder. La question de Pialat est ici programmatique : comment trouver un "geste" de cinéma ? Est-ce que dans l'équivalence simpliste entre le geste du peintre et le mouvement de caméra, quelque chose ne passe pas, qui serait du domaine de l'événement formel et du style ? L'œuvre de Pialat est souvent commentée à travers l'idée d'une grande rigueur de cadrage et d'une immobilité des plans. Mais s'ils privilégient effectivement les mouvements des acteurs sur ceux du cadre, ses films sont ponctués, comme ceux de Bresson ou de Dreyer, de travellings et de panoramiques autonomes et puissamment expressifs. L'Amour existe est à ce titre très surprenant : la première partie est presque entièrement constituée de mouvements complexes, qui reviennent par intermittence jusqu'à la fin sous forme de longs et rapides travellings avant, comme pour transpercer la chape d'immobilité de la banlieue et affirmer le désespoir d'une sortie de ce territoire.

        Le travelling est précisément, par son étymologie, « ce qui voyage ».
Les premiers travellings de l'histoire du cinéma montraient des décors qu'il s'agissait autant de décrire que de longer, pour le pur plaisir du mouvement, ainsi qu'on le rapporte depuis l'expérience inaugurale de Promio (un opérateur Lumière) filmant les rives du Grand Canal de Venise depuis un vaporetto. Le travelling n'est devenu une figure de style que plus tardivement, dans la deuxième moitié des années 10', pour suivre un personnage, se rapprocher d'un motif important, décrire une scène, établir des liens signifiants entre plusieurs éléments d'un décor. Dans les années 20' et 30', entre Gance, Murnau et Vertov, la caméra se déchaîne et les travellings non motivés par le récit trouvent leurs pleines expressions affectives et mécaniques ; les transports modernes, trains, voitures, deviennent les métaphores d'un cinéma défilant devant les images autant qu'il les fait défiler - le train de banlieue qui passe régulièrement au fond des plans de L'Amour existe est précisément désigné comme le "mauvais travelling" contre lequel Pialat organise des mouvements perpendiculaires antagonistes. Le cinéma classique hollywoodien combine souvent l'arbitraire et la motivation du mouvement (voir, par exemple, le travelling du début de La Soif du mal d'Orson Welles, 1958) ; avec le cinéma dit « moderne », dont l'œuvre de Pialat est une part, les mouvements autonomes font un grand retour, mais ils ne mènent nulle part, semblent n'avoir ni début ni fin, ne viennent plus cadrer que le vide...

        Représentant capital de cette modernité, Alain Resnais a achevé Hiroshima mon amour et entame L'Année dernière à Marienbad au moment où débute le tournage de L'Amour existe. Avec ces films et ses précédents courts métrages, il a réinventé le travelling : libérés des simples contraintes descriptives comme des faciles tentations du vide moderniste, les mouvements d'appareil semblent devenir le sujet principal des plans, ce par quoi l'image "consiste". Héritant du maître français des travellings, Max Ophuls, un art riche des variations de vitesses, des changements de direction et d'angle, ses mouvements solitaires expriment l'exploration de consciences fantomatiques et transforment tout décor en labyrinthe mental : les travellings dans Hiroshima semblent autant parcourir une impossible mémoire qu'une ville réelle. C'est exactement du même geste que participent les avancées interminables de L'Amour existe, en leur ajoutant souvent une brutalité ou une immédiateté physique (le travelling fonçant contre un mur, celui qui suit la moto) - cette hybridation lyrique restera la marque forte du style de Pialat.


[Texte écrit pour le livret pédagogique du dispositif national « Lycéens au cinéma » - 2004-2005 / 2005-2006 et publié avec les accords du Centre National de la Cinématographie, du rédacteur en chef Francisco Ferreira et de son auteur Cyril Béghin.]

Cyril Béghin

Chercheur en "Études Cinématographiques et Audiovisuelles" à l'Université Paris III et rédacteur dans diverses revues de cinéma (Théorème, Balthazar et Cinergon).

De haut en bas le troisième photogramme est issu de La Soif du mal, les autres de L'Amour existe.

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