par Rémi Fontanel


      
      
Naissance d'un regard

       « S'il fallait définir ce que j'ai envie de faire ?... Le réalisme n'est pas ce qui se passe aujourd'hui ou ce qui s'est passé hier. Au moment de tourner, il n'y a pas de temps, il n'y a pas le présent, le passé…. Il y a le moment où l'on tourne. Il faut s'approcher le plus possible de la vérité de l'instant, à mon avis toujours la même, faite de sentiments très simples….
Pour moi, c'est cela la musique d'un film ? C'est cette musique qui, effectivement, n'a rien à voir avec le réalisme, avec ce qui se dit. Ce ne sont plus les émotions, les sentiments, les sensations de la vie parce que ce n'est pas vrai que le cinéma les restitue ; c'est quelque chose qui paraît être mais qui n'est pas. »

       A la sortie de son second long-métrage Nous ne vieillirons pas ensemble en 1972, le cinéaste Maurice Pialat tentait par ces quelques phrases de définir son cinéma ; un cinéma dit de « proximité » parce que proche du monde, du quotidien, de « nous ».... Un cinéma proche de la vie, du réel, sans artifice ni concession aucune vis-à-vis de sa représentation à l'image.
       
       Ainsi, s'il fallait définir le cinéma de Maurice Pialat, c'est sûrement vers les frères Lumière qu'il faudrait se tourner en premier.
Maurice Pialat avait cette fascination du « Moment » à travers la quête quasi-impossible d'une situation insaisissable parce qu'imprévisible. Comment restituer la texture imaginaire et magique du réel ? Comment parvenir à restituer la vérité, l'authenticité d'un acte ou d'un phénomène, sans en détruire la substance essentielle ? Comment retrouver l'intériorité de l'être humain par le biais de l'image ? Lui qui fut peintre avant d'être cinéaste, semble toujours s'être posé la question complexe de la « ressemblance ».

       Maurice Pialat fut avant tout un cinéaste du regard. Il filmait toujours un être, un phénomène comme si c'était la première fois. Voir les choses, le monde de manière originale et originelle : telle fut la démarche d'un artiste dont le travail fut fondé sur la volonté d'offrir au spectateur le miroir unique de sa propre vie.
Maurice Pialat fut donc très influencé par Louis Lumière, par ses films tournés aux quatre coins du monde et qui proposaient la captation d'un moment d'existence presque inconscient. Capter l'instant présent déconnecté de tout repère temporel perceptible ; atteindre l'état de grâce d'une situation inattendue, inespérée, immensément belle parce qu'elle échappera toujours à toute idée d'écriture, de préparation, de structure préétablie…. Telle fut la quête d'un cinéaste qui en 25 ans de carrière, réalisa dix longs-métrages et un film pour la télévision - La Maison des bois
(7 épisodes) -.

       Les films turcs que Maurice Pialat réalisa pour le gouvernement entre 1963 et 1965, témoignent de cette admiration pour le cinéma primitif. Comme un explorateur, Maurice Pialat part en Turquie et ramène, à la demande du producteur Samy Halfon1, plusieurs documentaires qui devaient vanter la beauté et la richesse de ce pays ; il filme le quotidien des turcs, leur vie dans ce qu'elle a de plus beau mais aussi de plus triste parfois.
       « Ce que j’entends par réalisme dépasse la réalité (...). Ce n’est pas faire œuvre de modestie que de dire que L’Enfance nue fut réalisé sous l’influence de Lumière (...). Je pensais au Goûter de bébé. Lumière filmait-il la réalité ? Je ne le pense pas. Dans ses films, des hommes et des femmes, captés par un appareil dont ils ne connaissaient rien, cédaient un instant de leur vie et depuis lors tous les comédiens ont fait de même. Sur le plan du fantastique, Lumière dépasse Méliès.
Ces gens, sans le savoir, regardent leur vie. Tout le cinéma est là, dans ce vol de l’existence, dans cette exorcisation de la mort. Ce cinéma est onirique. »
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Derrière ces mots, se cache ainsi l'identité d'un cinéma qui se conçoit dans le monde et non plus face à lui et ce, pour mieux stimuler ce moment de déprise où la création échappera un temps, à la narration, sans cesse déviée, malmenée et éprouvée par cette confiance accordée au réel et à ses irruptions (soudaines, intempestives et si fructueuses pour le film).
       
      Traquer le réel avec force, violence et vérité : le principal enjeu d'un tel cinéma serait donc fondé sur la recherche d'un moment d'existence unique et informel, afin d'offrir au spectateur la possibilité de revivre une réalité, une bribe de réel, fidèles à la vie et à la dimension de noirceur et de cruauté qu'elles revêtent. Capter la vie dans ce qu'elle génère de plus beau et de plus négatif, c'est ainsi pouvoir se passer d'éléments explicatifs, fictionnels, narratifs, trop présents, trop pesants, trop accablants pour un film qui se construit en même temps qu'il se tourne3 ; Maurice Pialat est un « peintre du vide »4, un cinéaste de l'absence (cf. autre article présent sur ce site Web), en ce sens qu'aucune situation, qu'aucune action mettant en cause des personnages, ne seront hâtivement ni directement justifiées au sein du récit proposé.5
      Décalée, oubliée, rejetée, court-circuitée : l'origine de tout phénomène, semble ne plus avoir de sens chez Maurice Pialat…du moins dans sa considération immédiate, première, directe.
 

       Cinéma et cinéaste déplacés par rapport à des styles, des périodes ou d'autres auteurs : l'œuvre de Maurice Pialat représente une énigme et un défi en ce sens qu'aucune étude ne semble pouvoir trouver sa place dans un champ d'analyses transgressives. Pourtant, certains critiques comme Joël Magny6 (pour ne citer que lui), soucieux de vouloir identifier le cinéma de Maurice Pialat en offrant à ce dernier une nouvelle appartenance à un groupe, l'a justement classé dans une petite famille de réalisateurs (que l'on ne peut justement à priori pas classer), dans laquelle figureraient également Jacques Rozier ou encore Jean Eustache.
Ces cinéastes, tous fils des frères Lumière « ont la même obsession du réel, de l'authenticité physique, à fleur de peau et de caméra. Ne tricher en aucun cas, même pour décrire le mensonge ou l'artifice. Ils ont également en commun une même attitude face au réel, vécu comme fondamentalement intolérable, d'où le souci maniaque de le respecter et de le restituer scrupuleusement, tout en sachant que c'est de là que vient la souffrance et que surgit le désespoir, et que ne peuvent, hélas, en découler qu'une souffrance accrue et un désespoir indicible. »7



       

Les "Portraits de Cinéastes" de Cadrage - Une collection dirigée par
© Cadrage/Arkhome 2004