Mais
avant ce tournant capital, il y eu les années difficiles
: celles durant lesquelles Maurice Pialat aura connu toute
une série d'emplois les plus divers. Travailler,
manger, se loger n'est pas facile à cette époque
et vivre de sa peinture l'est encore moins. Visiteur médical
à Lyon, représentant chez Olivetti et pour
Volpi (shampoings) ;
les expositions sont rares.
C'est aux
côtés de Micheline que Maurice Pialat vivra
toutes ces années. C'est en 1943 qu'ils se rencontrent
- à la chorale de la paroisse où ils chantent
tous les deux - ; ils se marient en 1949. Ainsi, évoquer
avec autant de précisions la vie privée de
Maurice Pialat, c'est aussi et surtout comprendre de quoi
se nourriront ses propres films au fil des années,
tout au long d'expériences humaines et amoureuses,
qui ne cesseront de donner à ses récits de
cinéma, la couleur autobiographique d'un passé
toujours présent, toujours raconté, jamais
vraiment digéré. Car un film de
Pialat est toujours quelque part un film sur
Pialat
.
Entre 1955 et 1956, Pialat s'essaiera au théâtre
en tant qu'acteur12
; comme pour la peinture, c'est un essai sans lendemain.
Il sera acteur dans diverses pièces. Il écrira
et sera même l'assistant de Michel Vitold (La Marianne)
et d'Yves Brainville qui adapate La Reine et les insurgés
d'Ugo Betti. Il joue aux côtés d'Edwige
Feuillère, Michel Vitold, Maria Pacôme et Laurent
Terzieff au théâtre de la Renaissance.
En
1951, il achète une caméra et tourne quelques
courts-métrages en amateur (Isabelle aux Dombes
tourné dans l'Ain, Drôles de bobines,
film burlesque tourné en 1957 ou L'Ombre familière
en 1958, etc.).
C'est aussi à cette période (en 1954) que
Maurice Pialat rencontre Claude Berri. Cette rencontre est
déterminante pour les deux hommes, qui deviendront
vite inséparables. Comme deux frères (Maurice
Pialat est accepté comme un fils chez cette famille
d'immigrés dont le père est fourreur comme
dans A nos amours), ils ne se quittent plus et envisagent
très vite de faire des films ensemble. L'un écrira
et jouera (Berri) et l'autre réalisera (Pialat) avec
cette idée de faire un cinéma libre,
léger, pris sur le vif, direct.
C'est ainsi qu'ils tournent ensemble leur premier film de
fiction, un court-métrage intitulé Janine
(en 1962) dans lequel joueront Evelyne Ker (la compagne
de Claude Berri à l'époque) et Hubert Deschamps,
deux acteurs que l'on retrouvera respectivement plus tard
dans A nos amours (1984) et La Gueule ouverte
(1974).
L'aventure n'a
pas de suite (même si Claude Berri produira L'Enfance
nue et Passe ton bac d'abord). Claude Berri décroche
quelques rôles chez Claude Chabrol, Claude Autant-Lara,
Henri Georges Clouzot et réalise un court-métrage
(Le Poulet) qui sera primé au Festival de
Venise et "oscarisé" à Hollywood.
En 1966, il réalise son premier
long-métrage (Le Vieil homme et l'enfant avec
Michel Simon). Ainsi, l'amitié et la collaboration
professionnelle entre Berri et Pialat s'estompent au fil
des années, au fur et à mesure que leur carrière
cinématographique respective prend de l'ampleur.
En 1960,
Maurice Pialat quitte Micheline pour Colette. Cette dernière
l'accompagnera en Turquie pour la réalisation des
films documentaires cités précédemment.
Elle prendra le son sur ces tournages ; aussi, la scène
de Nous ne vieillirons pas ensemble où l'on
voit Catherine (Marlène Jobert) aux côtés
de Jean (Jean Yanne) sur un marché camarguais, sera
tirée de ce voyage en Turquie.
Pendant que Claude
Berri tourne et rencontre le succès, Maurice Pialat
continue le documentaire et réalise Chroniques
de France, une série de films tournés
pour la télévision entre 1965 et 1966.
Il se rend à Marseille et en Camargue, à Auvers-sur-Oise
(dans la dernière demeure de Vincent Van Gogh)
et dans d'autres lieux que l'on retrouvera plus tard dans
certains de ses longs-métrages, comme si ces petits
documentaires étaient déjà des repérages
pour les autres films réalisés bien après.13
En 1966, Colette
quitte Maurice Pialat. Six ans ont passés. De cette
union et de cette séparation naîtra un livre14
et surtout un film magnifique, inoubliable et sélectionné
au festival de Cannes (1972)15
: Nous ne vieillirons pas ensemble.
Si Marlène Jobert (Catherine) est censée incarner
Colette, Macha Méril (Françoise), incarnera
quant à elle Micheline, dont il était même
prévu au tout début qu'elle joue son propre
rôle à l'écran.
Ces années
avec Colette seront importantes pour lui. La séparation
est douloureuse. Si le film se termine sur Catherine et
Jean en train de se baigner dans une mer agitée (souvenirs
d'un amour bouillonnant), c'est ainsi que le roman
se termine :
« Je suis dans le noir. Je ne dormirai pas. Je ne
dormirai jamais plus comme avant. Rien ne sera plus comme
avant. Combien de temps mettrai-je pour oublier Colette.
Je n'oublie pas les gens que j'aime. On n'en rencontre pas
souvent. »
Colette comme
les autres femmes qu'aura aimé Maurice Pialat, sera
celle qui l'accompagnera dans ses tous premiers projets.
Jusqu'à ce qu'il rencontre enfin le succès,
Micheline et Colette seront celles qui le soutiendront16,
qui lui permettront d'accéder à une certaine
reconnaissance (celle de la profession, de la presse et
du public).
Tant dans la production, le montage que dans l'écriture,
Maurice Pialat aura toujours impliqué ses compagnes.
C'est ainsi
qu'avec Arlette Langmann (la sur de Claude Berri),
il décide de faire L'Enfance nue (en 1969).
Ils se retrouvent. Elle a 20 ans, lui 40.
D'un court-métrage
initialement prévu, financé et encouragé
par Claude Berri (Renn Productions) et François
Truffaut (Les Films du Carrosse), va naître
un film insolite, exceptionnel, salué par tous ceux
qui auront le privilège de voir la première
version brute de trois heures et demi ; ce qui devait
être au départ un documentaire sur le rôle
et la vie de l'« assistance publique » (la
D.D.A.S.S) en charge de placer nos enfants abandonnés,
sera finalement un film de fiction d'une rare intensité,
tourné dans le Nord de la France.
C'est de
cette façon que débuta la carrière
cinématographique de Maurice Pialat qui réalisa
son premier
long-métrage à 43 ans ; ainsi prend vie le
parcours d'un artiste hanté par la tristesse de notre
monde, la tristesse des autres, de ceux qui nous entourent
et qu'il filmera à travers dix films qui composent
une œuvre bouleversante.
Rémi
Fontanel pour www.maurice-pialat.net
Enseignant en "Etudes Cinématographiques et Audiovisuelles"
à l'Université Lumière Lyon 2.
Rédacteur en chef du site Web dédié au cinéma
de Maurice Pialat : www.maurice-pialat.net.
Membre du comité de rédaction de la revue
en ligne universitaire Cadrage.
Critique de cinéma, auteur de Formes de l'insaisissable
- le cinéma de Maurice Pialat -, Editions
Aléas, Lyon, 2004.
Principale source bibliographique : Pialat par
Pascal Mérigeau, Editions Grasset, Collection Biographie,
Paris, 2002.
Notes :
1. Samy
Halfon, producteur d'Alain Robbe-Grillet qui réalisait alors
L'Immortelle en Turquie, profita du budget de ce
film pour permettre à Maurice Pialat de faire ces documentaires.
2. Stéphane Lévy-Klein, Olivier
Eyquem, « Trois rencontres avec Maurice
Pialat » in Positif n°159, mai 1974.
3. « Un film
de Pialat ne raconte pas vraiment d'histoire, ou une histoire
suffisamment "molle" pour qu'il puisse en changer en cours
de route. Il décrit un processus de destruction, une transformation
de type catastrophique.
A l'origine, il y a la catastrophe. »
Pascal Bonitzer, « Une lutte obscure
et difficile » in Cahiers du cinéma n°354,
décembre 1983
4. Cf. Jacques Kermabon, «
Pialat, un peintre du vide » in La Revue du cinéma
n°389, décembre 1983.
5. « (…) le cinéma
de Maurice Pialat ne cherche pas à cacher qu’il est le négatif
de la vie. Délibérément non suturé, il crie sa vacuité.
»
Jean-Pierre Oudart, « Au hasard Pialat
» in Cahiers du cinéma n°210, mars 1969.
6. Dans son livre intitulé Maurice
Pialat, Joël Magny développe l'idée selon laquelle
le cinéaste appartiendrait à cette famille d'artistes, tous
enfants des frères Lumière, ne faisant partie en aucun cas,
ni de la « Nouvelle Vague »,
ni d'une quelconque vague de succession ou de restauration
de la tradition de la Qualité Française.
Joël Magny, « Pialat, Eustache, Rozier
: les enfants de Lumière » in Maurice Pialat,
Editions de l’Etoile/Cahiers du cinéma, Collection "Auteurs",
Paris, 1992, pp. 15-16.
7. Ibid., p. 16.
8. Un seul roman à son actif :
Nous ne vieillirons pas ensemble dont il tirera son
second film. Editions Galliera, Paris, 1972.
9. Quelques unes de ses œuvres
de peintre, réalisées entre 1942 et 1947, sont présentées
dans la revue les Cahiers du cinéma (n°576) du
mois de février 2003, consacrée au cinéaste disparu le 11
Janvier 2003 à Paris.
10. De nombreux cinéastes aujourd'hui
doivent beaucoup à Pialat : Xavier Giannoli, Catherine Breillat,
Xavier Beauvois, Cédric Kahn, Laurence Ferrera Barbosa pour
ne citer qu'eux.
11. Cf. Découpage et commentaire
in extenso de L’Amour existe, in L’Avant-scène
n°12, 15 février 1962.
12. Il sera acteur dans Jules
César, Corioian, Les Albigeois et
Marie Stuart. Plus tard, il jouera des petits rôles
au cinéma chez Claude Chabrol (Que la bête meurt
en 1969) et chez Jean Eustache (Mes petites amoureuses
en 1974).
13. On retrouvera notamment La
Camargue dans Nous ne vieillirons pas ensemble et
Auvers-sur-Oise dans Van Gogh.
14. Nous ne vieillirons pas
ensemble, Editions Galliera, Paris, 1972.
15. Jean Yanne obtiendra le prix
d'interprétation masculine, pour son rôle (Jean) dans ce
film .
16. Ainsi, Micheline Pialat
avec qui il créera la société de production Les Films
du Livradois sera respectivement sur La Gueule
ouverte et A nos amours, Directrice de production
et Productrice exécutive. On retrouvera également Les
Films du Livradois dans la production du film Passe
ton bac d'abord. Quant à la société Lido
Films (le nom « Lido » rend
hommage au lieu célèbre où il rencontra Colette et cette
structure fut créée avec Jean-Pierre Rassam, le beau-frère
de Claude Berri), elle aura en charge les financements des
films Nous ne vieillirons pas ensemble et La
Gueule ouverte.

|