par Rémi Fontanel


      
     
Naissance d'un art


L'Enfance nue, La Maison des bois, Nous ne vieillirons pas ensemble, La Gueule ouverte, Passe ton bac d'abord

Notes de bas de page


 

       • « Pour en revenir à L'Enfance nue, c'est plutôt l'abandon de l'enfance. On a toujours cru que j'étais un enfant de l'assistance publique. Je ne me félicite pas souvent, mais j'en profite pour me féliciter de ne pas avoir fait là le sempiternel film sur ses souvenirs d'enfance et d'adolescence, genre Diabolo menthe et compagnie, les histoires de touche-pipi….
On a cru que c'était autobiographique. Cela dit, cette enfance blessée était quand même la mienne d'une certaine façon.
Le malheur d'une enfance ne vient pas des conditions sociales ou matérielles. Moi, matériellement, ça allait assez bien, mes parents ne m'ont pas maltraité, ils m'aimaient beaucoup et je le sentais, mais il y avait cette carence. Quand je fais ce premier film en 68, j'ai 43 ans mais je suis encore comme un adolescent. On dit bien que certaines personnes restent enfants toute leur vie. »
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En 1968, Maurice Pialat réalise son premier long-métrage, L'Enfance nue (1968).
Ce premier film, qui reste l'un des films les plus importants de l'histoire du cinéma pour certains cinéastes français actuels (Xavier Giannoli, Xavier Beauvois et d'autres), fut réalisé sous l'influence de Louis Lumière.
La découverte des premières vues Lumière à la cinémathèque de Paris et plus particulièrement
Le Goûter de bébé
, fut une révélation pour Maurice Pialat. Il est alors émerveillé par la magie qui déborde de ces petits films où des gens, sans le savoir, sont filmés pour la première fois.
Ce sentiment-là, il le recherchera toute sa vie, au fil de son oeuvre et dès son premier long-métrage.        Ce vol de l'existence et ce désir de capter un moment inédit et inattendu, furent l'une de ses obsessions et surtout l'une de ses plus fortes exigences face auxquelles il ne se dérobera jamais.

       Au départ, il y aura eu le projet d'une enquête, qui aurait dû amener le cinéaste à réaliser un documentaire sur l'enfance de l'« assistance publique » française (la D.D.A.S.S aujourd'hui).
       Si le scénario sera livré à temps, peut-être pour rassurer les producteurs engagés dans cette aventure (en l'occurrence François Truffaut avec Les Films du Carrosse et Claude Berri avec Renn Production), la suite sera tout aussi différente, c'est-à-dire moins facile.18
       Le tournage sera repoussé maintes fois ; Maurice Pialat n'est pas prêt même si cela fait des années qu'il attend ce moment. Pas prêt, pas sûr de lui, peur de décevoir, peur de se décevoir…?
Toujours est-il, qu'il demande à Arlette Langmann (la sœur de Claude Berri) de réécrire l'histoire. D'un documentaire initialement prévu, c'est une fiction qui prendra vie et qui se construira au fil des jours, au fil des rencontres, au fil des histoires racontées par les personnes présentes dans le film et qui apporteront beaucoup au scénario malléable.

        Très vite, Maurice Pialat sait qu'il ne faudra pas compter sur ces acteurs, assistants, techniciens ou producteurs pour arriver à ce qu'il veut. Les acteurs comptent plus que tout. C'est sur eux que repose l'acte créatif.
Mais sait-il au moins ce qu'il veut ? Il attend tout de la vie, du tournage, de ses aléas et de ses moments imprévus et incontrôlés…. Tout ce qui est trop écrit, trop figé, trop imperméable, sera évité, refusé, effacé.19
« Un tournage est un moment que l'on essaie d'agripper. Au cours d'un tournage, il doit se passer quelque chose, sinon le film est un échec. », dira t-il un peu plus tard.

        Le tournage de L'Enfance nue fut difficile (comme tous les tournages de Pialat, serions-nous tenté d'écrire, car la quête de la vérité n'a pas de prix - pourrions-nous rajouter sans trop nous tromper -). Maurice Pialat doit faire ses preuves et se bat contre tous ceux qui ne comprennent pas sa façon de travailler. Il faut attendre et faire confiance à ce qui peut jaillir à tout moment et du coup, mettre de côté des méthodes de travail trop fabriquées ; ne pas tourner en rond, refuser la facilité du tournage et donner une force dramatique inespérée au film, faire confiance aux acteurs
non-professionnels afin qu'ils puissent aller au-delà de leur propre texte. Pialat en demande beaucoup. Trop pour certains qui sen plaindront et qui quitteront ses tournages (cela deviendra une habitude).
        La « méthode Pialat » (y a-t-il vraiment une « méthode Pialat » ?) trouvera ses marques, se perpétuera et s'affirmera au fil des années, au fil des films.
Aussi, sur L'Enfance nue, même si la pellicule manque, reste chère et doit être économisée, le réalisateur refusera souvent de couper trop tôt pour laisser quand même aux acteurs, la possibilité de s'exprimer davantage, dans la durée, alors que cela n'était pas forcément prévu au départ (au moment du scénario).
        Quelquefois, cette méthode créera des situations instables, insupportables pour le reste de l'équipe, pour Véra Belmont (Directrice de la Production) et François Truffaut (qui décidera de ne plus parler à Pialat après quelques colères de trop).
« Ca a éclaté dès le premier film. Le premier tournage a été infernal, comme le seront après les tournages de tous mes films. Je dis bien : tous. A chaque fois pour les mêmes raisons. Comme quelqu'un qu'on laisserait au volant pour ensuite s'efforcer de la faire sortir de la route. Je vous assure que je n'ai pas le complexe de la persécution.
Dans le cas de
L'Enfance nue, ça venait de l'hostilité des gens de l'équipe. Des gens qui ne devraient pas être là, qui ont toujours barré quelqu'un comme moi. Il faut obtenir un certain pouvoir, sinon ça ne passe pas. A l'époque de L'Enfance nue, je n'avais pas une miette de pouvoir. Les soi-disant producteurs sur ce film étaient des kapos, des flics, qui étaient là pour me surveiller. »20
        Malgré tout, de ces moments pénibles naîtront des scènes sublimes, comme si la souffrance et la douleur du tournage étaient indispensables à la création "pialatienne". « Pialat prenant le café avec les époux Thierry, les écoutant parler de ce qu'a été leur vie, du temps de l'Occupation, de la Résistance, de leurs enfants, les vrais et les autres, puis disant doucement « maintenant on va tourner, madame Thierry si vous voulez bien vous asseoir sur les genoux de votre mari et dire encore ce que vous venez de me raconter…». »21
        Il réussit à faire un film magnifique avec la complicité de ses acteurs (non-professionnels) et notamment de
M. et Mme Thierry qui interprètent leur propre rôle. Mémère la vieille n'est pas la vraie mère de Mémère ; elle
vient de Paris et ses scènes avec le jeune François sont les plus fortes du film.
        Pour aller plus loin dans la recherche de la vérité au moment du tournage, Maurice Pialat n'hésitera pas à faire correspondre (grâce à une recherche documentaire réalisée au préalable) des moments du récit à d'autres moments plus intimes, réellement vécus par les acteurs du film.
« Je relèverai à cet égard un détail significatif de cette intimité de contact : lorsque l'enfant commet une infraction grave, provoque un accident de la route et est placé dans un centre d'observation, la vieille femme confesse à l'envoyé de l'assistance son incompréhension : l'enfant n'est pas mauvais, lorsque sa mère à elle est morte, il a été désespéré dans toute sa sensibilité. A ce moment du film, Mme Thierry est
elle-même bouleversée. Pialat avait certes écrit le texte de cette séquence (quitte à laisser une certaine marge aux acteurs) mais s'il l'avait écrit c'est parce qu'il savait que Mme Thierry avait effectivement vécu, connu personnellement une situation de cet ordre. Mme Thierry pense donc alors à sa vraie mère, à un véritable enfant placé chez elle et qui avait vraiment été bouleversé par la mort effective de "mémère la vieille". D'où l'authenticité absolue de son émotion.
»22

        Les producteurs (Mag Bodard avec Parc Film en premier) souhaitent que le film soit monté par une personne expérimentée (Albert Jurgenson sera pressenti). Maurice Pialat refuse et impose que son film soit monté par Arlette Langmann et Bernard Dubois (ami d'enfance de cette dernière et également assistant sur le film) ; toujours ce désir de rester neuf et de ne pas emprunter le chemin trop facile qui conduirait à réaliser une œuvre trop attendue.
        La première version présentée dure quatre heures. Les producteurs n'ont jamais rien vu de tel. Evidemment, Pialat doit couper, sacrifier des scènes (parfois importantes) ; il se résout à détruire des moments superbes (notamment une discussion entre deux ouvriers qui aurait dû ouvrir le film est abandonnée en cours de route, tout comme le passage de François dans une seconde famille d'accueil, juste avant son arrivée chez les Thierry).
        Le montage sera long, éprouvant. Arlette Langmann (assistée de Bernard Dubois) travaille souvent la nuit, sans répit et dormira souvent sur place. Maurice Pialat, très exigeant, sait ce qu'il ne veut pas voir ; pour autant sait-il vraiment ce qu'il veut ?
Il se moque de toute idée de continuité narrative. Le récit se construit sur une succession de scènes profondément humaines. L'important ne se situe pas dans la cohérence immédiate d'une histoire construite de manière homogène ; le film doit puiser sa force dans l'accumulation de moments qui n'ont pas forcément de liens directs les uns avec les autres.23
Au montage, Maurice Pialat essaie, démonte, reconstruit ses enchaînements, tâtonne, teste de nouvelles choses… une seule certitude : la vérité de l'acteur…tout ce qui fait faux devra être supprimé, tout ce qui est trop calculé sera éliminé. Il part, revient en salle de montage, donne de nouvelles consignes et sen va à nouveau…pendant plus de six mois, chaque semaine, une séance de projection est organisée en présence des producteurs.
        Au fil des discussions, des essais, de plusieurs nuits interminables, L'Enfance nue (qui devait s'appeler au début L'Enfant public) est enfin monté dans sa version définitive.

        L'Enfance nue sera présenté à la Mostra de Venise, aux Festivals de New York et de Londres.
        Ce film obtiendra le Prix Jean Vigo (1969) et le Prix San Giorgio.
        Il sort en salle le 25 janvier 1969.
        Les critiques saluent ce film où l'on voit évoluer un enfant de dix ans, de famille d'accueil en famille d'accueil.24

        Rien de social ni de psychologique. François est le témoin d'une France blessée, en crise, qui ne sait que faire de ses enfants orphelins. Pialat filme les petites gens : les ouvriers, les fêtes de groupes, de mariage, les rituels sociaux (bistrots, défilés, etc.). Il filme aussi bien la pauvreté sociale que la tristesse humaine à travers un réalisme documentaire qui pour certains, se rapprochera beaucoup de l'art pratiqué par Roberto Rossellini.25
Mais l'émotion et la réussite d'un tel film viendront des rapports que François entretiendra avec sa seconde famille d'accueil (les Thierry) ; il est pris en charge par un couple de retraités qui a l'habitude de prendre sous son toit des enfants abandonnés.
Comment ne pas être sensible à cette chaleur du Nord, aux actes de tendresse de Mémère qui offrira une tranche de cake à François blessé dans une bagarre, aux chansons de Mèmère la Vieille, fidèle complice du petit garçon en manque de repères ? Comment ne pas être ému par les gestes d'affection du couple à l'égard de François qui, pourtant, ne pourra s'empêcher d'aller toujours trop loin (agressivité, violence, etc.). Personne ne comprend l'attitude de François (ni les parents adoptifs ni l'instructeur complètement désemparé…d'ailleurs Pialat ne nous donne rien à comprendre). Mais chez Pialat, il n'y a semble t-il rien à comprendre.
Le monde est tel qu'il est : cruel. Le mal est fait et la cause, l'explication, l'origine des actes des François, ne seront jamais élucidés et ne devront pas l'être.

        Tout est geste, tout est langage du corps dans ce cinéma. Tout mouvement du corps en dit souvent plus long qu'une simple phrase qui aurait pu être prononcée. Ainsi, en nettoyant le bol du petit déjeuner après le départ de François dans sa nouvelle famille d'accueil, la jeune femme, Simone, ne montre t-elle pas sans le vouloir, avec ce geste à la fois simple (parce que quotidien) et violent (parce que cruel et déplacé), que le chapitre
« François » est clos ?
Comme à chaque fois chez Pialat, le corps du personnage est présent, sur-présent, trop présent ; il nous dit mille choses qu'il nous faudra entendre si l'on veut alors entrevoir l'identité psychologique du personnage.
« Cet enfant est un criminel. Mais, le film de Pialat le redit incessamment, il n'est qu'un enfant nu, et le massacre est peut-être encore trop peu pour faire oublier cette nudité. Il y a dans L'Enfance nue un corps que tout le monde voudrait effacer, que tout le monde rejette, et qu'on nous montre sans cesse en train de n'être pas accepté. Jamais adressé comme "Tu", toujours parlé comme "Il" et toujours intrus : un corps qu'on jette, lui aussi, et qui se convulse (coups de pied hystériques, l'enfant acteur n'a pas pu mimer ça), qui se révulse. (Visage déchiré par un sourire mauvais, atroce, auquel seul ressemble, de tous les sourires du cinéma, celui de la jeune vampirisée dans le film de Dreyer). »26

 

L'Enfance nue, La Maison des bois, Nous ne vieillirons pas ensemble, La Gueule ouverte, Passe ton bac d'abord

Notes de bas de page

Les "Portraits de Cinéastes" de Cadrage - Une collection dirigée par
© Cadrage/Arkhome 2004