L'Enfance
nue, La
Maison des bois, Nous
ne vieillirons pas ensemble, La
Gueule ouverte, Passe
ton bac d'abord
Notes de bas de page
Nous
ne vieillirons pas ensemble (1972), le second
long-métrage réalisé par Maurice Pialat
pour le cinéma, c'est aussi et surtout la rencontre
avec Jean-Pierre Rassam.
Beau-frère de Claude Berri (il a épousé
sa soeur, Anne-Marie), Jean-Pierre Rassam est une figure
du cinéma non seulement de par ses choix et engagements
insolites en tant que producteur34
mais aussi et surtout de par sa personnalité hors
du commun. Homme d'affaires, homme de la nuit, personnage
atypique, Jean-Pierre Rassam croise le chemin de Pialat
qu'il veut produire coûte que coûte.
Maurice
Pialat permettra à Jean-Pierre Rassam de devenir
producteur (ce dernier n'a pas vraiment produit avant lui)
même si l'on pourrait penser que c'est Rassam qui
mit Pialat sur orbite (comme on a pu le lire trop
souvent).
Les deux hommes créent ensemble leur première
maison de production (Lido Films). Si Jean-Pierre
Rassam flirte avec le tout Paris dans quelques soirées
incontournables où il est bon d'être présent
pour faire du cinéma, Pialat quant à lui,
évite ces endroits et préfère la solitude
qui lui permettra de créer, de penser à ce
que sera son second
long-métrage pour le cinéma.
Maurice
Pialat décida de raconter sa vie à travers
la fin d'une histoire d'amour entre un homme et une femme
dont on ne connaîtra jamais les premiers instants
de bonheur (si bonheur il y a eu).
Il veut raconter sa liaison avec Colette et ses sentiments
pour Micheline, sa première femme.
« Cette histoire est la sienne, même si le personnage
se prénomme Jean. Comme Yanne, qu'il a choisi aussi
parce que entre deux il y a plus qu'une ressemblance physique,
une brutalité, une force, une impulsivité,
quelque chose d'imprévisible, qui parfois peut faire
peur. »35
Si Jean Yanne interprétera Maurice Pialat (Jean
à l'écran) et Macha Méril, Micheline
(Françoise dans le film), Marlène Jobert sera
quant à elle Colette (Catherine dans le film).36
Film autobiographique, Nous ne vieillirons pas ensemble37
réunit les vedettes de l'époque et sera sélectionné
au Festival du film de Cannes (1972).
Le budget
sera conséquent (10 fois plus gros que celui de L'Enfance
nue) et près de
2 millions de francs (soit 300 000 € euros environ)
seront consacrés aux cachets des acteurs.
Du scénario
initial conçu comme d'habitude par Arlette Langmann
(avant le tournage de
La Maison des bois), il n'en restera rien ; après
s'en être débarrassé, Pialat décide
de le réécrire entièrement (en dix
jours seulement, cela sera fait). Un roman38
sera même publié et paraîtra à
la sortie du film.
Le scénario ne se présente pas sous la forme
d'un découpage traditionnel ; il s'agit plus d'une
longue nouvelle, assez littéraire, écrite
avec précision (y compris les dialogues). Souvent
chez Pialat, l'écriture d'un film se présentait
souvent sous la forme d'une continuité dialoguée
et était ensuite reprise par l'un de ses collaborateurs.
Concernant
le tournage de Nous ne vieillirons pas ensemble,
le cinéaste veut filmer là où il vécu
avec les deux femmes de sa vie. Il veut revenir sur les
lieux où il a séjourné avec Colette.
Il veut filmer chez Micheline à
La-Celle-Saint-Cloud, quitte à faire retapisser les
pièces pour y retrouver le même décor.
Il veut revenir dans les mêmes hôtels, dans
les mêmes chambres où il a vécu avec
Colette.39
Rien ne sera laissé au hasard. Toujours cette obsession
de la vérité ; et quand il voudra filmer chez
la grand-mère de Colette et que cela ne s'avérera
pas possible, Jean-Claude Bourlat, l'assistant-réalisateur
(qui l'était déjà sur La Maison
des bois) devra impérativement trouver une maison
à l'identique.
Très
vite, Maurice Pialat rappelle Arlette Langmann pour
qu'elle l'assiste à la ré-écriture
du scénario. Elle sera sa principale collaboratrice
sur ce film qu'elle montera également. Quand elle
arrive sur le plateau, elle découvre une ambiance
difficile, impossible à vivre et à supporter
pour l'ensemble de l'équipe. Maurice Pialat reste
incompris.
Le cinéaste
et son acteur principal ne s'entendent pas. Jean Yanne ne
supporte pas l'idée de devoir incarner un personnage
rustre, veule, colérique et lâche ; plus que
ça, il n'accepte pas de jouer les faibles et de pleurer
devant la caméra. Marlène Jobert et Macha
Méril tenteront tant bien que mal de calmer les esprits.
Mais il est vrai aussi que Jean Yanne connaît une
période tragique de sa vie : malade, sa femme mourra
pendant le tournage.
Jean-Pierre Rassam prend très vite le parti de Jean
Yanne et en viendra aux mains avec Pialat (ce dernier affirmera
d'ailleurs - in Mon zénith à moi de
Michel Denisot - que c'est la seule fois qu'il connaîtra
ce type de problèmes sur un tournage). L'atmosphère
devient violente.
Au bout de trois semaines de tournage et de conflits à
répétition, Jacques Dorfmann, producteur associé,
retrouve Jean-Pierre Rassam un vendredi soir en Camargue.
Ils veulent se débarrasser du réalisateur
et c'est vers Marlène Jobert qu'ils se tournent afin
de lui annoncer la fin du tournage. L'actrice se rendra
quand même le lundi matin sur le plateau sans prendre
acte de ce que les producteurs lui auront dit quelques jours
auparavant. Cette décision aura sans aucun doute
permis de sauver le film et la tête du réalisateur
par la même occasion.
Nous
ne vieillirons pas ensemble est un film unique, bouleversant
qui scrute les faiblesses de l'homme et les malheurs de
la vie amoureuse. Certains diront qu'il s'agit là
du film le plus classique jamais tourné par le cinéaste
; plus dramatisée, cette fiction comporte en effet
de longs plans-séquences (500 plans seulement au
total) et de nombreux champs/contrechamps (surtout en voiture,
lors de grands trajets en milieu urbain - d'ailleurs la
séparation aura lieu dans une voiture comme à
la fin du film Police avec Gérard Depardieu
et Sophie Marceau qui se quitteront en pleine nuit -). Ainsi,
les personnages évoluent de lieux en lieux, de villes
en villes au sein de « blocs espaces-temps » reliés
les uns aux autres, de manière assez cohérente
(sans rupture narrative vraiment affirmée) et ce
grâce au montage qui viendra également renforcer
la ligne de force du récit (la séparation
de deux êtres en pleine souffrance).
C'est dans ce
second film réalisé pour le cinéma
que les thèmes chers au cinéaste verront le
jour...certains déjà visités dans
L'Enfance nue et d'autres qui se retrouveront encore
avec davantage de force et de présence dans les réalisations
qui suivront : l'amour en fuite, la douleur d'une rupture,
la violence des mots accompagnée à celle des
gestes, le désespoir de la solitude et de l'impossibilité
à être heureux en couple. Pourquoi l'être
humain chez Pialat ne parvient-il pas à vivre heureux
avec ses proches ?
Jean Yanne incarne
un personnage définitivement seul, qui semble s'éloigner
presque volontairement des deux femmes qu'il aime ou qu'il
croit aimer. Plus le film avance et plus il s'enferme dans
sa propre solitude, qu'il ne semble vouloir éviter,
comme s'il savait au plus profond de son être, que
son histoire d'amour avec Catherine était vouée
à l'échec quoi qu'il décide de faire,
comme s'il savait depuis longtemps qu'il ne vieillirait
pas avec celle qu'il a le désir d'aimer.
Déjà,
le titre annonce la couleur, comme souvent chez le
cinéaste qui raconte des histoires qui sont toujours
en train de se terminer. Ainsi, dans ce film, on assiste
à la fin d'une liaison. Passe ton bac d'abord
et A nos amours décrivent la fin de l'adolescence
pour des jeunes gens qui quitteront le foyer familial après
avoir eu du mal, comme toujours, à décider
de leur propre destinée.
La Gueule ouverte est un film sur la mort et nous plonge,
comme dans Van Gogh d'ailleurs, dans les derniers
jours d'une vie pleine de souffrance...et de bonheur, aussi,
sûrement...sauf que ce dit « bonheur » ne nous sera
jamais donné à voir comme si l'on arrivait
toujours trop tard et que la blessure profonde et intérieure
du personnage était définitivement enfouie,
inconnue et imperceptible. Le Garçu présente
la fin d'une liaison amoureuse et l'on saisit malgré
tout, malgré la complicté des deux personnages,
qu'il s'agit de la fin en voyant pleurer Sophie près
de Gérard dans le tout dernier plan du film.
Aussi, Maurice Pialat aura continuellement raconté
des histoires qui s'achèvent et qui présentent
des êtres proches d'une rupture imminente (souvent
tragique si l'on prend l'exemple des suicides de Donissan
dans Sous le soleil de Satan et de Vincent Van Gogh)
; d'ailleurs, pour Police, le réalisateur
n'avait qu'une volonté : raconter une histoire qui,
à peine commencée, arrive à son terme,
très vite...c'est ainsi que Mangin et Noria se quitteront
à la fin du film alors qu'ils ne se seront cotoyés
que quelques jours, le temps de faire une fois l'amour.
Tout a toujours une fin dramatique chez Maurice Pialat.
Sauf Loulou peut éventuellement laisser croire
que l'avortement de Nelly sera salvateur pour son couple
pour lequel on pourra imaginer un avenir meilleur...et encore...tout
est à interpréter dans le dernier plan du
film qui montre la jeune femme en train de soutenir Loulou,
ivre dans une ruelle sombre de la capitale.
Dans Nous
ne vieillirons pas ensemble, Jean (Jean Yanne) est réalisateur
de documentaires pour la télévision ; il s'est
séparé de sa femme Françoise (avec
qui il est toujours marié) pour vivre aux côtés
de Catherine, secrétaire intérimaire. Jean
est un personnage grossier, colérique, brutal,
qui ne parvient pas à communiquer autrement qu'en
vociférant. Quand il est avec Catherine, il la repousse
sans cesse, l'humilie en public (cf. scène du marché
camarguais) ou en privé (comme le prouvera ce geste
indécent où on le verra violemment toucher
le sexe de Catherine pour vérifier si elle ne la
pas trompé avec un autre homme en son absence). Quand
elle n'est plus là, près de lui, il retourne
chez son ex-femme qui l'accueille et le réconforte.
Mais les deux amants finissent toujours par se retrouver
et à oublier le passé en tentant de repartir
à zéro.
Un
jour (moment merveilleux qui d'ailleurs se reproduira de
nombreuses fois dans d'autres films du cinéaste),
Jean, voyant bien qu'il doit se racheter aux yeux de Catherine
- qui ne supporte plus d'être malmenée de la
sorte -, part voir son père en Auvergne (tout près
de Clermont-Ferrand). Ce dernier (le garçu, interprété
pour la première fois chez Pialat par Harry Max)
accepte de lui offrir une bague (celle qu'il avait lui-même
offert à sa femme aujourd'hui décédée)
pour qu'il demande Catherine en mariage.
Ce déplacement à la campagne (retour vers
le père) est le coeur du film, car on sent dans cette
scène (pourtant silencieuse car le père chez
Pialat ne parle jamais ou presque) que Jean est attaché
à cet être seul et mal connu à qui il
demande quelque part de l'aide pour sauver son couple.
Le vieil homme lui offre ce bijou et Catherine le refusera
ne croyant pas en l'amour que lui porte Jean qui comprend
alors, à ce moment-là, qu'il ne peut plus
rien (la remise en question restera pourtant difficile et
il pensera que la jeune femme l'a quitté pour un
autre homme).
La séparation entre les deux êtres aura lieu
dans une voiture. Leurs retrouvailles pour un temps également
; juste le moment pour Catherine de dire à Jean qu'elle
est à présent heureuse avec son nouveau compagnon
et lui avouera aussi que la seule chose qu'elle regrette,
ce sont les moments où ils faisaient l'amour ensemble.
Le montage sera
long mais pas forcément très laborieux car
Maurice Pialat n'hésitera pas à se séparer
de plusieurs scènes jugées trop médiocres.
Il décide d'aller à l'essentiel quitte à
devoir sacrifier des transitions qui auraient pu éventuellement
renforcer les enchaînements spatio-temporels. Il sacrifie
volontairement des moments plus narratifs au profit d'autres
scènes qui renforceront l'émotion et la violence
du film.40
Aucune histoire n'est vraiment racontée...plus encore,
on sait avant même d'avoir vu le film que Jean et
Catherine ne vieilliront pas ensemble. Tout est dit et joué
à l'avance comme si l'enjeu dramatique importait
peu.
En 1972, Nous
ne vieillirons pas ensemble est présenté
au Festival du film de Cannes. Maurice Pialat monte les
marches avec Micheline qui lui tiendra le bras. Personne
n'a jamais rien vu de tel et très peu de festivaliers
connaissant Pialat ; combien ont seulement vu L'Enfance
nue ou La Maison des bois ?
Jean Yanne adressera
un petit mot à Macha Méril avant la cérémonie
finale : « Si ces charlots me donnent le prix, tu iras
le chercher. » C'est ce qui se passera ; Macha Méril
ira chercher le prix pour Jean Yanne.41
Le film sort
en salle en mai 1972. Le film est un succès (1 727
871 entrées). Malgré cela, Pialat est déçu
de lui et affirme qu'il aurait souhaité réussir
à faire aussi bien que Jean Eustache avec son film
La Maman et la putain. « Il y a, d'une certaine
façon, quelqu'un qui a réussi Nous ne
vieillirons pas ensemble : c'est Eustache avec La
Maman et la putain. Voilà ce que j'aurai dû
faire : un film de quatre heures, une véritable catharsis
qui vous permette de vomir votre truc. Et puis refuser mes
vedettes avec tout ce que cela comporte de stérilisant.
»
Nous ne vieillirons
pas ensemble aura permis de donner un nom et une réputation
à Maurice Pialat. C'est confirmé alors : Pialat
est un grand cinéaste....
L'Enfance
nue, La
Maison des bois, Nous
ne vieillirons pas ensemble, La
Gueule ouverte, Passe
ton bac d'abord
Notes de bas de page
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