L'Enfance
nue, La
Maison des bois, Nous
ne vieillirons pas ensemble, La
Gueule ouverte, Passe
ton bac d'abord
Notes de bas de page
« Ici la mort ne sera jamais magnifiée
ou sublimée. Elle se présente comme une perturbation
banale, accidentelle mais horrible dans son déroulement
clinique inéluctable, dans cette détérioration
physique qu'elle fait subir au corps autant que dans l'attitude
de retrait qu'elle imprime dans le comportement de ceux
qui la contemple au travail.
La force de Maurice Pialat n'est pas de nous dire, mais
de nous montrer. Mieux : de nous faire pressentir quelque
chose, quelque part dans notre être physique. »42
Avec La
Gueule ouverte (1974), son troisième
long-métrage réalisé pour le cinéma
en 1974, Maurice Pialat raconte une fois encore son propre
vécu. Il part vers son passé, en Auvergne
et écrit un film bouleversant, dur et amer.
Il veut raconter la mort : celle de sa mère (décédée
en 1959). Mais plus que l'histoire de sa propre mère,
le cinéaste veut aussi raconter l'existence de son
propre père « le garçu » (cette figure
qui jalonnera son oeuvre, cet inconnu qu'il a selon lui
abandonné sans même avoir pu s'en rapprocher).
On le sait, Maurice Pialat n'a pas eu les rapports qu'il
aurait aimé avoir avec son père et son uvre
en portera les traces jusqu'au bout (jusqu'à
son ultime création qui portera le nom évocateur
du père mal-aimé). Plusieurs fois, Maurice
Pialat ira voir son père resté à Cunlhat
en Auvergne ; il s'y rendra avec Micheline ou Arlette et
les multiples détails présents dans ses films
(l'eau de Cologne sur la table de Chevet dans Le Garçu
par exemple) seront de toute évidence inspirés
de ces visites souvent difficiles, pour l'un comme pour
l'autre.
Pour le choix
de ses acteurs, il fut question un temps de Miou-Miou (pour
le rôle de Nathalie soit Geneviève dans le
scénario initial) et de Gérard Depardieu (pour
le rôle de Philippe).43
Seront finalement choisis Nathalie Baye et Philippe Léotard
ainsi que Hubert Deschamps et Monique Mélinand pour
interpréter le père (le garçu) et la
mère mourante. Hubert Deschamps n'a pas vraiment
le profil du paysan alcoolique et raciste que veut peindre
à l'écran le cinéaste. Pourtant les
problèmes ne viendront pas de là ; ils viendront
du fait que l'acteur (véritable pivot du film, plus
que la mère d'ailleurs) n'est pas assez présent
sur le tournage (pas le temps de rester car Pierre Tchernia
l'attend pour tourner son film Les Gaspards).
La Gueule ouverte
sera tourné à Lezoux (en Auvergne) à
15 km de Thiers. L'équipe sera logé dans un
vieux château et tout sera mit en uvre pour
que cette même équipe accepte l'idée
que le tournage soit le lieu de l'inattendu et de la surprise,
car encore une fois chez Pialat, rien ne doit être
trop joué, trop calculé, trop prémédité.44
Le hasard doit avoir sa chance et les collaborateurs du
film doivent en avoir conscience.
Les tensions du tournage seront souvent apaisées
par Nestor Almendros, immense chef-opérateur (il
a travaillé entre autre
pour François Truffaut, Eric Rohmer et Jean Eustache),
d'une sérénité à toutes épreuves.
Pialat lui demande aussi d'assurer le cadre. Assez raides,
figés, sans mouvement aucun, les plans créés
par Almendros refusent le hors-champ, ce qui donne un effet
d'enfermement encore plus présent. L'atmosphère
du film est pesante non seulement à cause
du sujet traité mais aussi et surtout à
cause de l'éclairage assez dur, assez
sec proposé par Nestor Almendros. La longueur
des plans y est également sûrement pour quelque
chose dans cette impression de lenteur qui ronge peu à
peu le film de l'intérieur, en y installant progressivement
la mort comme le seul thème véritable de l'oeuvre
(La Gueule ouverte contient 90 plans au total...).45
Le cinéaste n'a qu'une volonté : filmer, cadrer,
éclairer la mort au travail...cette mort qui arrive
lentement qui fait son chemin tout au long du film et qui
l'emportera finalement sans aucune fausse pudeur.
Voilà
le vrai sujet de ce film : la mort. Ainsi, beaucoup verront
dans ce film le dernier volet d'un triptyque composé
de L'Enfance nue (l'enfance), Nous ne vieillirons
pas ensemble (le couple à travers l'âge
adulte) et enfin La Gueule ouverte (la vieillesse
à travers la mort filmée au quotidien).
La Gueule
ouverte (encore une fois complètement autobiographique46),
est aussi un film sur l'abandon : l'abandon d'une mère
qui se meurt au premier étage d'une maison familiale
qui accueille un temps, le fils (Philippe) venu aider son
père dans ce moment difficile où le cancer
ne permet d'espérer aucune guérison. Tout
est une question de temps et le récit s'échafaude
sur cette fin, toute proche qui s'affirme de jour en jour.
Lorsque la mère mourra, alors Philippe rentrera à
Paris et le père connaîtra la solitude.
La Gueule
ouverte est donc un film sur la mort (celle d'une femme
qui a souffert toute sa vie - elle le dira à son
fils au coin d'un table au tout début du film alors
qu'elle est encore consciente -) mais c'est surtout un film
sur les retrouvailles d'un père et son fils. Retrouvailles
difficiles, cohabitation impossible même. Nathalie,
la compagne de
Philippe viendra le week-end et subira le poids de la mort
qui plane et celui de la tristesse que transportent avec
eux une femme en fin de vie et un homme lâche, veule,
insupportable à vivre au quotidien. Il s'agit d'une
histoire cruelle47
; la femme mourra la "gueule ouverte", sans amour.
Le père ne cessera de dire son "ras-le-bol"
et ne pourra s'empêche rde montrer sa misérable
existence (son rapport vicieux aux jeunes filles passant
à sa boutique - une mercerie -, son penchant pour
l'alcool, ses blagues douteuses adressées aux jeunes
infirmières présentes chez lui, son caractère
raciste à l'égard d'un couple mixte qui se
mariera sous ses yeux à l'église de son village).
Ainsi Pialat filme la France profonde, populaire, comme
il le fit auparavant avec L'Enfance nue et comme
il le fera plus tard avec Passe ton bac d'abord et
Loulou (ses deux prochains films).
Chronique
provinciale tout d'abord : La Gueule ouverte est
un documentaire sur la France lointaine, très
lointaine de Paris qui, avec ces petits bistrots, ces rites
familiaux, ses habitudes villageoises, ancre le film dans
un univers composé de petits gestes, de petites choses
anodines et fortement naturelles.
Chronique
sociale ensuite : La Gueule ouverte est un film qui
présente un milieu modeste, une famille provinciale,
campagnarde, rongée par la mesquinerie, l'égoïsme,
la lâcheté, l'étroitesse d'esprit et
l'avarice.
Chronique familiale
enfin : La Gueule ouverte est un film sur l'éclatement
familial, sur l'impossibilité de vivre ensemble,
sur les problèmes de communication qui peuvent exister
entre un fils et son père, entre les membres d'une
même famille (cf. A nos amours).
Mais
ces trois chroniques, Maurice Pialat les intègre
au sein d'un tour de force qui deviendra au fil du
temps l'une des marques spécifiques de ce cinéma
: Pialat ou l'art du « déplacement ». A travers
la souffrance d'une femme qui se meurt d'une maladie incurable
dans sa chambre, à travers des plans fixes qui viennent
ponctuer la vie d'une famille recomposée pour l'occasion,
le réalisateur raconte en fait une toute autre histoire
que celle que le titre avançait.
Il s'agit moins d'une histoire sur la mort que le récit
d'une liaison chaotique entre un fils et son père
qui tentent de vivre ensemble (ils y sont obligés)
sous les yeux de la belle-fille (Nathalie), de passage et
témoin d'une situation interminable. Les titres de
films chez Pialat sont toujours détournés,
sont sans cesse un moyen d'annoncer un récit qui
finalement ne sera jamais vraiment assumé au sein
même du film.
Le réalisateur détourne, déplace
son sujet et traite de tout autre chose, c'est-à-dire
de la vie du petit village et de la famille qui prennent
peu à peu le pas sur des scènes qui montrent
la mère alitée et incapable de s'exprimer,
de bouger, de vivre. Donc, si le récit ne peut plus
émaner d'une pièce où l'on se meurt
(parce qu'il ne s'y passe plus rien, tout simplement),
il jaillit de situations extérieures qui mettent
en scène le garçu et son fils face à
cette mort qui semble ne jamais arriver alors qu'elle est
pourtant programmée.
« Le sujet central de La Gueule ouverte (qui restait
encore au stade du scénario un narrateur unique,
Philippe) cesse d'être Philippe/Pialat et se scinde
en trois : Philippe, Nathalie et René (le garçu).
Trois regards sur la mort, trois points de vue, trois séries
de réactions entrecroisées à l'événement
que ces personnages se refusent à nommer, avec lequel
ils entretiennent pourtant une familiarité croissante
de plus en plus insoutenable, événement qui
brisera finalement la cellule familiale et dispersera chacun
de ses membres dans des directions différentes. »48
Maurice Pialat filme donc la famille ; il filme les
repas, les banquets (avec les obsèques). Il filme
le groupe social, les êtres évoluant en collectivité
; mais il sait filmer aussi l'attente, la cruauté
de scènes vécues au présent qui portent
en elles tout le poids d'un passé oublié...ou
presque. Ainsi, magnifique est le moment où, dans
une profonde intimité, Nathalie et Philippe se retrouvent
dans le grenier de la maison. Cette scène complètement
improvisée aura été tournée
trois fois. Il fallait que les deux acteurs fouillent dans
les caisses et lisent des lettres échangées
par les parents lorsqu'ils étaient encore jeunes.
Ils improvisent et s'attardent en contre-jour (effet très
rare chez Pialat) sur quelques phrases sûrement inventées
pour l'occasion ou directement sorties de ces vraies lettres
prêtées par les habitants du village, dans
lequel a été tourné le film. La scène
passe et le temps s'écoule jusqu'au moment où
Nathalie éclate en sanglots. Moment inoubliable,
intense, parce qu'il n'a pas été écrit,
pas vraiment prévu et qu'il nous saute au visage
sans même nous avoir averti. Le personnage (comme
l'actrice probablement) n'aura pu supporter ce moment trop
émouvant qui aura révélé au
grand jour l'intimité passée des parents de
Philippe aujourd'hui confrontés à la maladie.
Le titre du
film (« la gueule ouverte ») a été
choisi en référence à une scène
prévue
lors du scénario mais finalement absente dans le
film. Il s'agissait de faire fermer la bouche de la mourante
par les deux hommes assez embarrassés de devoir le
faire. Entre horreur et fou-rire, Philippe Léotard
et Hubert Deschamps, ne parviendront finalement jamais à
la tourner. Par contre, il restera bien cette scène
très forte (parce que filmée sans détour
aucun) où l'on voit le père et son fils refermer
maladroitement le cercueil. La mise en bière n'aura
jamais vraiment été un moment triste chez
Pialat ; on pense ainsi à la mort du garçu
(dans Le Garçu) où le fils (Gérard
interprété par Gérard Depardieu) se
plaindra du bois utilisé pour la confection du cercueil
avant de ne pouvoir s'empêcher de rire lorsque les
religieuses viendront rendre un dernier hommage au défunt
en chanson.
La mort : Pialat
ira la chercher, la traquer dans chaque plan, dans chaque
visage, dans chaque geste quotidien qui porteront en eux
le drame qu'il faut représenter dans ce qu'il a de
plus indigeste, de plus insoutenable.
Le cinéaste aura même eu le désir durant
le tournage d'aller filmer sa mère morte quinze ans
plus tôt et enterrée dans le petit cimetière
de Cunlhat, non loin du tournage. Bernard Dubois, son assistant,
s'est chargé d'obtenir les autorisations pour faire
déterrer le corps ou ce qu'il en reste. L'équipe
est tendue et en désaccord avant de se rendre au
cimetière. Des doutes, des questions se posent alors.
Maurice Pialat veut-il intégrer ce plan indispensable
à la narration de son film ou veut-il simplement
voir ce qui reste du corps de sa propre mère ? Toujours
est-il que le cercueil est ouvert, le plan sera tourné
par Nestor Almendros et ne sera finalement pas incorporé
au montage final. Malgré ce qui a pu être reporté
sur les agissements du cinéaste, il faut voir dans
cet acte surprenant, la volonté de sa part de traiter
son sujet jusqu'au bout, pleinement. Choquant
? La mort y est représentée dans ce qu'elle
a de plus misérable, de plus cruelle, de plus insoutenable.
« Quand on fait des oeuvres violentes, dérangeantes,
comment être sage comme une image ? Pour être
cinéaste, il faut sans doute avoir un esprit subversif,
anarchiste, une vision du monde qui n'est pas dans les règles.
Or, quand on tourne, c'est l'armée : voilà
la contradiction du cinéma. Je comprends pourquoi
je n'ai pas fait jusqu'ici des choses propres, nettes, posées.
Je n'arrive pas à me résoudre à ce
que ce soit l'armée. »49
Le film (dans
son scénario initial) devait se terminer sur l'éjaculation
précoce de Philippe, comme pour donner encore plus
de force à une existence ratée, incontrôlée,
frustrée. Finalement, le film se finira par un
travelling arrière assez long. La voiture transportant
Philippe à Paris s'en va, laissant derrière
elle, le père, seul dans sa maison.
Le son se fait absent au fil du mouvement. Fondu au noir.
Comme toujours chez Pialat, la fin de l'histoire reste ouverte,
sèche, suspendue....
La Gueule
ouverte sort en salle le 8 mai 1974 et n'a aucun succès
public. Les critiques sont bonnes voire excellentes. Pourtant,
Maurice Pialat ne se remet pas de cet échec commercial
(le distributeur ne croira jamais au film et ne fera aucune
publicité). La société (Lido Films)
est mise en liquidation (fait qui n'est pas rare dans l'industrie
cinématographique). Endetté (200 000 francs
soit 30 000 euros environ), désemparé, Maurice
Pialat décide d'en arrêter là avec l'autobiographie
et se renferme dans sa solitude alors que d'autres, autour
de lui, continuent à faire du cinéma...un
autre cinéma...
L'Enfance
nue, La
Maison des bois, Nous
ne vieillirons pas ensemble, La
Gueule ouverte, Passe
ton bac d'abord
Notes de bas de page
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