par Rémi Fontanel


      
     
Naissance d'un art


L'Enfance nue, La Maison des bois, Nous ne vieillirons pas ensemble, La Gueule ouverte, Passe ton bac d'abord

Notes de bas de page

     

       Après La Gueule ouverte, Maurice Pialat aura eu quelques projets qui ne virent jamais le jour.

       Il pensa tout d'abord réaliser un film sur l'occupation ; une histoire de jeunes de la campagne, qu'il voulait tourner avec Jacques Villeret et Jean-François Balmer, rencontrés sur La Gueule ouverte (mais qui ne firent pas partie du film). Il pensa aussi réaliser une grande fresque autobiographique qui se serait étendue de la période du Front Populaire (1936) à la fin de la libération (1945). Il aura eu également l'intention d'adapter des romans, comme celui d'Ernest Pérochon (Nêne ou L'Eau qui court) ; il se tournera enfin (sans que rien n'aboutisse) vers le roman paysan de Lucien Gachon (instituteur à Cunlhat et enseignant en géographie à Clermont-Ferrand) intitulé Maria50.
       Comme d'habitude, Pialat ne peut créer sans Arlette Langmann ; donc, pour chacun de ces projets elle sera sollicitée pour mettre sur papier les idées lancées par le cinéaste. Elle sera chargée de donner vie à ses envies, entre disputes, bagarres et séparations momentanées ; les années passent et c'est au travers de ces multiples projets avortés qu'ils essaient, tant bien que mal, de se sortir de l'échec commercial de La Gueule ouverte, dont ils se remettront difficilement.

       Aussi, c'est à cette époque que Arlette Langmann commence à parler d'une idée qui lui tient vraiment à coeur : une histoire qui se déroulerait dans les années 60 et qui mettrait en scène un groupe de jeunes filles, toutes copines, étudiant et vivant dans le même quartier de Paris. Arlette Langmann veut ainsi raconter sa propre histoire, son adolescence et ses moments de jeunesse. Maurice Pialat est très enthousiaste et l'encourage vivement.
« C'est l'histoire de six jeunes filles, dont le personnage principal est Suzanne. A quinze-seize ans, elle a un petit ami, Luc, dix-sept ans, et des amies : Solange, Martine, Annie, Charlette, Simone. Elles sont toutes lycéennes, du même lycée, habitant le même quartier (Faubourg Saint-Denis). Le milieu familial : le même pour toutes, avec des parents plus ou moins pauvres, mais toutes sont filles d'artisans.» Arlette Langmann écrit alors Les Filles du Faubourg.
Mais, en ce qui concerne ce projet, il ne s'agit dans un premier temps, que d'une succession d'idées sans liens véritables les uns avec les autres ; rien n'est vraiment construit et dans cette envie de raconter de multiples événements, dans cette intention de décrire de nombreux personnages, il paraît difficile de développer un récit cohérent et homogène qui devra du coup impérativement mûrir avec le temps. Cela ne dérange pas Pialat qui préfère trier une matière dense et abondante. La masse d'informations ne l'effraie pas, au contraire. Aussi, la première version de ce scénario a les allures d'une longue chronique, qui serait trop longue à réaliser pour le cinéma.
       Cela dit, même si ce récit reste encore inabouti, Maurice Pialat bénéficie de l'avance sur recette ; cela lui permet d'obtenir un capital financier assez confortable et cela lui permet surtout de voir venir. Claude Berri s'intéressera un temps à la production de ce film mais il se retirera rapidement. Est alors créée une autre société de production dont Micheline sera l'administratrice en chef. Il s'agit des Films du Livradois (du nom du pays de Pialat). La société AMLF (Pezet père et fils, des proches de Berri), est aussi sollicitée. Malgré cela, le projet est mis de côté à cause d'un scénario encore inachevé.

       En attendant, cela n'empêche pas Pialat de s'intéresser de près à un autre sujet qui le hantera toute sa carrière durant. Il s'agit d'un fait divers qui s'est déroulé à Chalon-sur-Saône en 1972.
       Deux jeunes filles assassinent un automobiliste alors qu'elles faisaient de l'autostop. Ces deux personnes s'étaient rencontrées à l'hôpital et avaient décidé de fuir ensemble après avoir sympathisé. Pialat aurait voulu filmer leur amitié, leur voyage et les dernières 24 heures de leur périple, juste avant de tuer (de plusieurs coups de couteau) un homme qui les aurait prise en voiture sur le bord de la route. Pourquoi un tel acte ? Pour l'argent ?
Une fois de plus, ce qui aura sans doute attiré Pialat dans cette histoire sera lié à l'impossibilité de trouver des causes aux événements vécus. Dans le scénario imaginé par le réalisateur, les deux filles auraient été arrêtées et condamnées et l'une d'entre elle (la jeune maghrébine) se serait suicidée du haut d'un toit de la prison.
       Très motivé car très excité par cette histoire, Maurice Pialat se lance dans la préparation de ce film intitulé Les Meurtrières. Avec Arlette Langmann, il mène l'enquête, rencontre les avocats, se rend sur les lieux du drame et va rendre visite à la mère de la jeune maghrébine qui les reçoit seule (le père considère qu'il n'a plus de fille et ne veut plus entendre parler de cette histoire).
       Le cinéaste se met donc en quête d'une jeune actrice qui pourrait jouer le rôle de cette meurtrière. Une petite annonce est passée dans Libération et Maurice Pialat rencontre Nadia Sadi, jeune lycéenne kabyle, qui le séduit même si cette dernière n'a absolument aucune expérience du métier. L'autre fille sera également engagée (il s'agira de Audrey Boutin). Septembre 1976 : le film est donc en cours de préparation.
       Pour commencer, Pialat demande à Arlette Langmann de s'occuper de Nadia, de la mettre en confiance. Quelquefois elle l'invitera même à dormir chez elle ou chez sa mère quand il sera trop tard pour rentrer à Lille (où la jeune fille vit avec toute sa famille).
Quelques mois plus tard le tournage commence à Chalon-sur-Saône. Nadia a ordre de ne pas parler de ce film. Il faut faire preuve d'une grande discrétion. Et pour cause : tout le monde croit (y compris la presse qui en fera l'écho) que Maurice Pialat est en train de tourner Les Filles du Faubourg alors qu'en vérité il s'apprête à tourner Les Meurtrières. Les techniciens ont tous reçu le résumé d'un scénario intitulé Les Filles du Faubourg. L'argent est là ; il a été accordé pour Les Filles du Faubourg mais devrait être finalement utilisé pour Les Meurtrières. « Il suffit de tourner Les Meurtrières sous le titre Les Filles du Faubourg et de ne rien dire aux Pezet [les producteurs NDRL]. » dira Maurice Pialat à Arlette Langmann.
       Premier jour de tournage (octobre 1976) : toute l'équipe est anxieuse. Le scénario n'est pas prêt et est écrit au jour le jour, souvent le matin au petit-déjeuner par Arlette Langmann. Mais Pialat sait quand même ce qu'il veut : il veut filmer en plaçant interprètes et techniciens dans le même état de fatigue et de tension que les protagonistes. 48 heures de travail sans interruption avec l'idée de filmer en un seul plan-séquence, à l'intérieur et à l'extérieur de la voiture, tout ce qui devait se passer entre les deux meurtrières et leur victime. Le cinéaste voulait restituer un univers de folie, d'angoisse qui aurait dresser le tableau d'une société violente et cruelle...comme toujours ; l'univers de Pialat se durcit.
       Au bout de quelques jours de tournage des problèmes techniques s'accumulent ; la caméra tombe en panne et des difficultés émergent avec l'un des producteurs du film, puis des tensions affleurent dans le couple Pialat-Langmann au bord de la rupture. Pialat déclare que cette histoire est maudite. Le climat est lourd sur le tournage. De surcroît, la jeune actrice principale inquiète devant toutes ces difficultés, se met à douter de ses compétences malgré l'attitude bienveillante et paternelle du réalisateur à son égard. Trois ou quatre jours passent. Les tensions ne sont toujours pas dissipées sur le tournage entre Maurice Pialat et la production ni avec sa scénariste d'ailleurs. La jeune actrice, elle, est tétanisée, pressentant l'issue probable ; elle ne parvient pas extérioriser l'extrême violence qu'exige le rôle. Trop douce, trop fragile. De plus, l'argent manque et Pialat déprime ; il stoppe le tournage pensant qu'il pourrait reprendre quelques mois plus tard... les techniciens expliquent à Nadia Sadi qu'il faut le convaincre de continuer comme l'a fait Marlène Jobert pour le film Nous ne vieillirons pas ensemble dont il avait voulu aussi interrompre le tournage. L'actrice est trop jeune pour cela ; elle retourne à ses études et projette de s'inscrire en Droit. Pendant deux ans Pialat cherchera une production pour terminer le film avec ses deux actrices. Pendant ce temps, il interdit à Nadia de prendre des cours de comédie pour ne pas perdre sa spontanéité : « je sais que tu peux être formidable, si je fais ce film ce sera pour toi », lui dira-t-il. Il la conseillera et la recommandera quand elle voudra devenir actrice (tout en continuant ses études). Le temps passe et le film ne se fait finalement pas. Nadia Sadi, ayant négligé de signer le contrat avec Artmédia que le Directeur de production avait prévu, pourra s'imposer dans le milieu du cinéma trois ans plus tard grâce à Sandra Coutière de l'agence George Beaume ; mais la jeune femme a d'autres projets ...
       Maurice Pialat aura souvent évoqué ce projet qui fut l'un des plus importants pour lui (en 1995, Charles Gassot annonçait encore sur une chaîne de télévision française qu'il produirait un film de Pialat intitulé Les Autostoppeuses).        Finalement ce film ne verra jamais le jour.51

       • Passe ton bac d'abord (1978) est donc un film qui verra le jour dans ce lourd contexte. En effet, Maurice Pialat se doit de réaliser un film car il a obtenu de l'argent pour cela et Les Filles du Faubourg doit voir le jour, qu'il s'agisse de ce film ou d'un autre d'ailleurs.

      Maurice Pialat fait appel à Patrick Grandperret pour lui exposer son idée. Ce dernier assez réticent52 au départ, s'engage finalement dans ce projet et accepte de suivre Pialat. Il s'agit de filmer à nouveau dans le Nord de la France (vers Lens), là où a été tourné L'Enfance nue.
Micheline Pialat explique la situation financière53 à Patrick Grandperret qui est persuadé que le cinéaste parviendra à faire un film avec le peu d'idées qu'il a en tête au moment où il part en repérages (Maurice Pialat ne saurait-il créer que dans l'urgence, lorsqu'il est acculé aux exigences d'une production qui ne peut plus attendre ?).
Au même moment, Dominique Besnehard (un proche de Claude Berri) est engagé pour diriger le casting du film : ce qui devait être Les Filles du Faubourg deviendra finalement au fil du temps Passe ton bac d'abord.

       Dominique Besnehard dira plus tard l'enfer qu'il aura vécu aux côtés de Pialat lors de la préparation du film à Paris. Du coup, il décide d'aller chercher Arlette Langmann (partie entre-temps, comme souvent d'ailleurs) car Maurice Pialat affirme qu'il ne peut rien entreprendre sans elle ; cette dernière écrira Passe ton bac d'abord au jour le jour. Annick Alane jouera le rôle de la mère alors que Sabine Haudepin et Philippe Marlaud obtiendront les deux rôles principaux à la place de Pierrette Deplanque (la petite Josette de L'Enfance nue avec qui Pialat avait gardé contact) et de Vittorio, son compagnon.54

       Le tournage débute durant l'hiver 1978. L'équipe a pris ses quartiers dans un foyer pour jeunes travailleurs qui n'a pas encore ouvert ses portes. 14 francs par nuit (soit 2 € environ), voilà le prix que paiera la production pour loger les membres d'une équipe qui éclatera au fil des jours et qui désertera les lieux afin de mieux se loger (chez l'habitant le plus souvent).
       Pierre-William Glenn (chef-opérateur pour François Truffaut, Alain Corneau et Bertrand Tavernier pour ne citer qu'eux) ne connaîtra jamais vraiment l'histoire du film.... Et pour cause : Pialat ne la connaît pas non plus. Il s'agit d'un « film sur l'adolescence » dira simplement Maurice Pialat à ceux qui lui demanderont sur quel type de film ils se sont fait embarquer.

       Le film se tournera dans des conditions humaines difficiles.
       Si tout se passe bien avec l'actrice (Sabine Haudepin), en revanche, tout est plus compliqué avec l'acteur, Philippe Marlaud, qui se bloque, qui n'est pas inspiré et qui a du mal à trouver ses marques. De plus, Pialat est tendu énervé, angoissé parce que persuadé de faire un très mauvais film. Patrick Grandperret doit souvent mener la barque tout seul quand le réalisateur décroche et quand il donne cette impression (ce ne fut qu'une impression pour certains) de se moquer de ce qu'il a entrepris de faire. Ne jamais se fier aux apparences avec Pialat : voilà ce que retiendra Pierre-William Glenn au sujet de Pialat qu'il retrouvera sur son prochain film (Loulou).
       Chaque jour Dominique Besnehard s'installe dans un bistrot devant la gare de Lens et tente de repérer de nouveaux venus, de possibles interprètes filmés en vidéo (empruntée chez un commerçant du coin par P-W Glenn !).
C'est ainsi que l'équipe se constitue peu à peu, au fil des jours, au fil des rencontres. Sabine Haudepin jouera même aux côtés de son compagnon, Jean-Pierre Adam (cinéaste professionnel venu de Paris pour interpréter le rôle du professeur de philosophie). D'autres acteurs feront le voyage de Paris à la demande de Dominique Besnehard mais seront vite renvoyés par le cinéaste, toujours insatisfait. Ce fut notamment le cas (une fois de trop d'ailleurs) avec une jeune actrice que Pialat voulait voir dans son film ; dès son arrivée, elle sera remerciée sans aucune raison valable. Dominique Besnehard, fou de rage, en aura énormément voulu au réalisateur trop violent peut-être, trop exigent sûrement. A la suite de cette histoire, il quittera même le plateau. « Je suis rentré à Paris, il m'a téléphoné tous les jours. Il a même appelé l'actrice qu'il avait virée pour qu'elle me demande de revenir sur le tournage...expliquera Dominique Besnehard. De toute façon, Maurice n'a qu'une idée en tête : trouver tous les jours le moyen de ne pas tourner, repousser toujours le moment de s'y mettre. C'est son drame : reculer, reculer. »
       Sur le tournage, Maurice Pialat observera, quittera le plateau pour réapparaître quelques temps plus tard. Chaque jour, il se désengage un peu plus de ce projet qu'il rejette mais qu'il veut pourtant mener à bien et à son terme en empêchant ses techniciens et ses acteurs d'être trop mauvais.... Car sur Passe ton bac d'abord, il s'agira davantage d'éviter d'être mauvais que de parvenir coûte que coûte à être bons. Eviter le pire : telle fut l'état d'esprit d'un homme rongé par le doute et obsédé par l'idée que son film sera catastrophique.

       Passe ton bac d'abord est d'abord un film de groupe (une vision sociale sur la jeunesse, un film qui dissèque avec précisions les moeurs d'une société en mal de vivre, qui se cherche et qui finira par se disperser car l'adolescence ne dure qu'un temps). Aucun acteur, aucune star et aucun personnage, ne se détachent vraiment du lot ; Passe ton bac d'abord est avant tout un film qui veut privilégier l'idée de la collectivité ancrée dans une région fortement marquée par la misère sociale, le chômage et la pauvreté (culturelle).55 Quant au baccalauréat (annoncé dans le titre même du film), il n'en sera pas question. C'est l'homme et irrémédiablement l'homme qui intéresse Pialat. Ce qui l'intéresse, ce n'est pas de d'échafauder une "énième" chronique lycéenne ; il veut surtout filmer des moments de vie passés en groupe, des moments où la famille se réunit, se construit, se découvre à travers les fêtes, les mariages et les réunions. Les jeunes, ils se retrouvent dans une chambre d'hôtel,
en couple, chez les uns ou chez les autres, à la plage ou au café du coin. Ainsi, fidèle à lui-même, à ce qui a fondé sa réputation et son regard d'artiste jusqu'ici, Maurice Pialat veut capter des épisodes de la vie...bruts, entiers, criant de vérité, improvisés et surtout vécus et non joués. La sensibilité de l'être humain se doit de transparaîte en dehors de tout dispositif, en dehors de toute écriture trop présents, trop pesants.56
Il s'attache encore une fois à filmer le monde des petites gens ; il veut scruter l'univers d'une population qui vit modestement, loin de la capitale.57 D'ailleurs, la fin du film marquera avec force cette différence, cette destinée, ce fossé entre deux mondes qui n'ont rien à voir. Philippe et Bernard partiront pour la capitale, tenter leur chance, alors que d'autres resteront à Lens, se marieront et auront sans doute des enfants sans qu'un véritable amour n'ait pu naître entre eux (Agnès avouera à Bernard qu'elle a choisi d'épouser Rocky pour fui sa famille et que c'est lui dont elle est vraiment amoureuse : chez Pialat le personnage ne veut décidément pas échapper à son destin).
      
       Ainsi, dans Passe ton bac d'abord, sont déjà abordés quelques thèmes chers au cinéaste qui revivront avec plus de maturité dans son autre film sur l'adolescence, A nos amours.
       Ainsi, la jeunesse est filmée dans ses ébats amoureux, dans ses rencontres au bistrot, lorsque les garçons déjà "machos" parlent des filles qu'ils côtoient. Quelques moments d'intimité aussi dans une chambre d'hôtel et c'est les retrouvailles avec le reste du groupe. Certains se marieront, se jalouseront, se sépareront alors que les parents sont loin de tout, de leurs enfants et refusent de leur parler (certains refuseront catégoriquement que leur fille parte dans le Sud de la France pour faire des photographies de mode ; toujours cette peur d'une vie qui est trop loin de la leur).
Il y a également cette scène magnifique où le père surprend sa fille dans une situation délicate derrière sa maison.
Au lieu de lui parler de cette relation sexuelle surprise en pleine nuit, il la renvoie séchement en lui demandant si c'est de cette manière qu'elle compte avoir son examen à la fin de l'année (on retrouve un point commun avec la scène de la fossette présente plus tard dans A nos amours).
       Ce film est encore une fois la démonstration que dans ce cinéma, les relations entre enfants et parents ne seront jamais pleinement radieuses.
       Bernard se plaindra de son père à la jeune cavalière qu'il rencontrera sur la plage (le vieil homme est souffrant et donc pénible à vivre - la silicose, maladie des mineurs - et ils ne se supportent plus l'un et l'autre). La façon dont le garçon parle de son père est très émouvante - Pialat sera pleinement heureux de cette scène qu'il trouvera très réussie -. Elisabeth aura quant à elle une violente altercation avec sa mère (complètement hystérique tout comme la Betty de A nos amours) ; la femme n'acceptera pas que sa fille lui reproche d'être soi-disant intéressée par son petit ami (Philippe).
Enfin, il y aura cette scène merveilleuse autour du mixeur à la fin du film. Un diner entre copains tourne mal parce que les jeunes mariés (Agnès et Rocky) se disputent au sujet des légumes présents dans l'appareil.58 Un petit rien qui fait basculer les personnages dans la violence et la réalité d'une vie de couple qu'il faudra désormais assumer. C'est à ce moment-là que Agnès en profitera pour dire à Bernard qu'elle aurait voulu vivre avec lui. C'est aussi à ce moment-là que le spectateur saisit à quel point le monde que le cinéaste à dépeint est triste et sans possibilté de bonheur pour les personnages de cette histoire ; comme s'ils ne pouvaient échapper à leur condition, à une vie déjà connue. L'être humain ne peut vivre heureux chez Pialat.

       Jamais un film n'aura placé avec autant d'égalité amateurs et professionnels. Tous sont invités à apporter leur corps, leur présence dans un film qui n'a pas vraiment de trame narrative marquée, de personnages centraux, d'intrigue maîtresse, de ligne dramatique imposée. Rien que des moments, des scènes ici et là, parsemées au fil du temps et qui proposent des situations plus que des actions franches et déterminantes pour le récit.59
       Des impressions, des regards, des rencontres : le cinéma de Pialat se cherche comme ses personnages en mal d'histoires qu'ils pourraient davantage maîtriser.

       Le montage du film fût extrêmement difficile ; le plus difficile sûrement.
Car Pialat n'est pas satisfait de ce qu'il a fait. Il ne sait pas comment monter toutes ces images qui ne peuvent en aucun cas être raccrochées à une ligne narrative définie...car le récit ou la ligne directrice de l'histoire n'existent pas avant le montage. Tout est à inventer à ce moment-là : le montage comme un nouveau tournage. La structure est à créer, la forme à concevoir. Pas moins de dix monteurs se succéderont et seront remerciés en cours de route. Au final c'est Martine Giordano (aidée de Arlette Langmann) qui réussit à venir à bout de ce film qui aura eu plusieurs apparences avant d'avoir celle que l'on connaît aujourd'hui. Il aura été en effet question de flash-backs, d'une construction plus insolite, plus alambiquée, moins linéaire. Il n'en sera rien car un jour il faut se résoudre à stopper le montage et à livrer le film tel qu'il est, avec ses qualités et ses défauts. Pialat l'insatisfait : Claude Berri se souvient l'avoir rencontré un jour dans la rue. Pialat ne va pas bien. Berri lui demande ce qui se passe. Réponse : « Je viens de voir une merde épouvantable. » Berri : « Ah bon qu'est-ce que c'est ? » Pialat : « Mon film, Passe ton bac d'abord.... »60

       Passe ton bac d'abord sort en salle le 29 août 1979.
       Ce film ne remportera pas un énorme succès commercial mais exercera une influence immense sur un tas de jeunes cinéastes français qui voudront désormais faire le même cinéma. C'est un film important car il aura cette influence sur toute une génération de réalisateurs mais aussi et surtout car il permettra à Maurice Pialat de tourner une page importante de sa carrière avant de commencer à faire un autre cinéma (plus mature, plus dense, plus affirmé).... Ce cinéma que nous nous proposons de détailler dans la dernière partie de cette biofilmographie.

Rémi Fontanel pour www.maurice-pialat.net
Enseignant en "Etudes Cinématographiques et Audiovisuelles" à l'Université Lumière Lyon 2.
Rédacteur en chef du site Web dédié au cinéma de Maurice Pialat : www.maurice-pialat.net.
Membre du comité de rédaction de la revue en ligne universitaire Cadrage. Critique de cinéma, auteur de Formes de l'insaisissable - le cinéma de Maurice Pialat -, Editions Aléas, Lyon, 2004.


Principale source bibliographique : Pialat par Pascal Mérigeau, Editions Grasset, Collection Biographie, Paris, 2002.

 

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