par Rémi Fontanel


      
     
L'Art de l'excellence

      

Loulou, A nos amours, Police, Sous le Soleil de Satan, Van Gogh, Le Garçu

Notes de bas de page

 

       • « "Loulou" reste du côté de l'instantané, avec une précision du cadre et une rigueur de la composition qui ne sont pas les préoccupations premières de Cassavetes, emporté par le flux d'un récit. Pialat réduit à son essence la dialectique du mot et du geste dans une création d'un corps - langage où se concentre le cri du monde. »61
       Loulou (1980) n'est pas un film complètement autobiographique mais il raconte toutefois une histoire que Maurice Pialat aurait vécue. Comme nous le notions auparavant dans la partie dédiée à La Maison des bois, il s'agira pour lui, de s'inspirer du moment où Arlette Langmann décida de le quitter pour partir avec un certain "Dédé". Isabelle Huppert jouera le rôle de Arlette, Gérard Depardieu interprétera le fameux "Dédé" et Guy Marchand incarnera Maurice Pialat (même si les personnages restent quand même assez éloignés de la réalité).

       Au début de cette aventure, Patrick Dewaere aurait, semble t-il, donné son accord pour jouer le rôle principal (Loulou). Maurice Pialat aura dû également se confronter aux multiples refus de ses producteurs (Yves Gasser et Yves Peyrot) qui ne voudront pas engager Sylvia Kristel (Emmanuelle), Isabelle Adjani ou encore Miou-Miou, actrices que le cinéaste voulaient faire tourner à cette époque. Quant à Jacques Dutronc, il en sera de même alors que Pialat aurait vraiment souhaité (10 ans avec Van Gogh) lui confier le rôle
principal ; tous deux se rencontreront à plusieurs reprises mais cela n'aboutira pas (Isabelle Huppert et Jacques Dutronc réunis dans un film de Maurice Pialat : association difficile à envisager car les deux acteurs venaient tout juste de tourner ensemble - Retour à la bien-aimée de Jean-François Adam, le professeur de philosophie de Passe ton bac d'abord - et allaient à nouveau se retrouver dans un film de Jean-Luc Godard - Sauve qui peut la vie -). Ce seront finalement Gérard Depardieu (déjà approché par Maurice Pialat pour La Gueule ouverte) et Isabelle Huppert qui obtiendront les rôles principaux. Notons par ailleurs que c'est Isabelle Huppert qui permettra à Daniel Toscan du Plantier62 (il partage alors la vie de l'actrice) de rencontrer Maurice Pialat. Les deux hommes ne se quitteront plus jusqu'à Van Gogh (1992).

       Au départ, ce sont Yves Gasser et Yves Peyrot qui devaient produire Loulou. A cause de leurs difficultés financières, l'argent viendra finalement de la Gaumont (les deux hommes resteront impliqués jusqu'au bout dans le projet).
       La durée du tournage prévue était de deux mois à peine, avec l'obligation pour Isabelle Huppert de tout stopper à une date précise (date d'ailleurs stipulée dans son contrat) de manière à ce qu'elle puisse rejoindre Michael Cimino sur le tournage de son film La Porte du paradis. Un acteur américain (Paul D'Amato), mandaté par Michael Cimino fut même présent sur le tournage de Loulou, aux côtés de Isabelle Huppert, de manière à s'assurer qu'elle prendrait bien l'avion en temps et en heure avec lui. Gérard Depardieu, quant à lui, avait également l'obligation de quitter le tournage à temps pour rejoindre Mario Monicelli (Rosy la bourrasque).
       Pour le rôle de André, Alain Souchon, Bruno Ganz, Jean-François Stévenin furent sollicités...sans succès. Maurice Pialat pense alors à confier ce rôle à son régisseur, Patrick Grandperret. Ce dernier accepte mais abandonne au bout d'une journée, "traumatisé" par cette expérience qui se révélera être trop douloureuse pour lui. Il décide alors d'appeler Guy Marchand qui vivra lui-aussi un tournage éprouvant.

       A bout de quelques jours, Maurice Pialat remercie son premier chef-opérateur. Pierre-William Glenn est appelé à la rescousse pour une journée...le temps de trouver quelqu'un d'autre ; il restera finalement plus d'un mois.
Le tournage pour ce dernier comme pour tous les autres ne sera pas de tout repos. Maurice Pialat impose des règles difficiles à suivre, change d'avis tout le temps, retarde constamment le moment où il faudra bien filmer, quitte le plateau et le réintègre sans prévenir...il s'absente souvent, trop souvent du tournage...il flâne dans les rues de Paris, va au cinéma et en oublie presque qu'une équipe de tournage attend... Ca sera souvent à Patrick Grandperret qu'incombera la charge de retrouver le réalisateur imprévisible et capricieux. Excédés par cette attitude, les producteurs (Peyrot et Gasser) décident un jour de stopper le tournage en faisant constater par huissier l'absence de Maurice Pialat sur les lieux du tournage. La production décide de confier la fin du tournage à Patrick Grandperret qui refusera. L'incident est clos ; le tournage reprend et personne n'osera aller voir Maurice Pialat pour évoquer cette histoire...personne sauf Guy Marchand.
       Quelques temps après, Pierre-William Glenn dû partir du tournage ; son départ était prévu. Jacques Loiseleux prend sa place et s'engage à terminer le film ; engagement sans doute difficile à tenir tant le réalisateur aura été difficile à suivre. Il sera obligé de se plier aux exigences du cinéaste qui voudra tantôt filmer de nuit, tantôt filmer de jour, ne sachant pas vraiment ce qu'il souhaite lui-même. Seul l'épreuve du tournage compte ; seul l'imprévu et l'inconfortable seront fructueux pour le film qui doit subir les conséquences de mouvements, de changements, de bouleversements non-présents dans les plans de travail. La vérité du film s'obtient dans cette univers où tout doit être inventer à chaque seconde : d'ailleurs aucun acteur ne sera vraiment dirigé. Maurice Pialat ne dira jamais à ces acteurs ce qu'ils doivent faire ; il leur dira ce qu'il ne faut pas qu'ils fassent. Jamais « tu t"assois » mais plutôt « tu ne restes pas debout »; jamais « tu bois une bière » mais plutôt « tu ne bois pas de vin rouge ».63 Ainsi, Pialat pousse à bout ses acteurs pour qu'il puisse obtenir le meilleur d'eux-mêmes. Guy Marchand s'énerve car le réalisateur ne regarde pas ce qu'il fait ; Isabelle Huppert reste calme même si Pialat lui dira qu'elle est mauvaise et qu'il est obligé de la garder pour avoir l'argent du producteur (Daniel Toscan du Plantier avec qui elle vivait à l'époque). Les scènes où l'on voit Isabelle Huppert dénudée seront tournées dès le début du tournage sans doute pour déstabiliser encore un peu plus l'actrice qui ne sera aucunement dérangée par les méthodes de travail peu orthodoxes du cinéaste, davantage préoccupé par "l'instabilité", l'instantanéité de la scène et de ses acteurs. Un jour, Isabelle Huppert s'endort sur un lit au milieu du tournage. Pialat appelle discrètement ses techniciens et Gérard Depardieu qui la rejoindra. Il demande silencieusement qu'on les filme. Isabelle Huppert se réveille (elle dira par la suite qu'elle faisait semblant de dormir) : la scène tient du miracle et Maurice Pialat exigera que tous les plans qui suivront soient désormais de cette nature.64 Maurice Pialat accentue sa méthode, celle qui consiste à filmer "en dehors des clous", loin de tout dispositif trop "voyant", trop "préparé".

       Les relations entre Maurice Pialat et Gérard Depardieu seront mouvementées, difficiles, violentes parfois (surtout en début de tournage) tant le réalisateur ne cessera d'"asticoter" l'acteur en le poussant dans ses retranchements...car Maurice Pialat en est déjà convaincu (il le dira souvent par la suite) : Depardieu peut donner plus qu'il ne accepte de donner sur son tournage. Plus tard pourtant, au fil du temps, le metteur en scène et l'acteur trouveront un terrain d'entente qui les rendra complices, plus complices que jamais. Tous d'eux se mettent ainsi à critiquer, à déballer diverses blagues viriles et misogynes sur les filles présentes sur le tournage. Vannes salaces, réflexions douteuses ; les deux compères s'entendent à merveille. Isabelle Huppert est choquée, déstabilisée, moralement exténuée. Un soir après le tournage, elle rentrera à pied chez elle ; elle marchera douze heures durant, s'arrêtant même dans une boucherie pour dévorer un morceau de viande crue en cachette sous un porche. A Daneil Toscan du Plantier, elle dira : « Tu sais, j'ai fait quelque chose de très étrange et qui m'inquiète. A un moment, je suis passée devant une boucherie, j'ai acheté un morceau de viande et je l'ai mangé cru. Et j'ai compris alors que c'était en rapport avec le film et que j'étais anthropophage. »65 Maurice Pialat effectuait un travail psychique insensé sur ses acteurs ; il les "bouffait" et entretenait des "rapports anthropophages" avec eux ; eux qui devaient tout donner, tout exposer, tout mettre à nu.

       A la fin du tournage, le réalisateur décide de filmer cette fameuse scène du déjeuner à la campagne, chez Mémère. Faute de temps et surtout faute de moyens, les producteurs ne jugent pas utile de tourner une scène de plus.
Pialat insiste et aura bien fait d'insister car ce moment sera probablement un déclic dans la carrière du cinéaste car il représente ce type de moment inoubliable et plein de grâce ; cette grâce, cette vérité si difficiles à approcher.
Loiseleux tourne toute la scène de l'apéritif à l'épaule (quatorze kilos) sans coupure. Cela donne au final un plan unique de neuf minutes (soit un magasin de pellicule). Loiseleux "prend à bras le corps" cette scène ; il filme les champ-contrechamps, demande aux acteurs de recommencer. A la fin, Maurice Pialat a disparu. Jacques Loiseleux le retrouve accroupi et en pleurs. Maurice Pialat a enfin obtenu ce qu'il voulait et attendait depuis longtemps grâce à son chef-opérateur. Il appelera les producteurs depuis un bar et leur dira séchement que si Loiseleux avait été là plus tôt, il n'en serait pas là et le film serait déjà sélectionné à Cannes.
       Qu'en est-il finalement du film ? Qu'en est-il finalement du scénario initial ? Evidemment, de multiples bouleversements auront été constatés, comme souvent chez Pialat d'ailleurs. Il en reste une histoire, assez mince.66 Mais on l'aura compris : chez Pialat, « la part sociologique du film est réduite à l'extrême et s'il émerge de cette oeuvre une constante vérité, c'est celle des corps dans leur affrontement et leur quête incertaine et versatile. »67 Résultat : le film n'est pas terminé. Les acteurs ont dû partir sur d'autres tournages. Du coup, Loulou devra être monté en "l'état", c'est-à-dire sans liaisons, sans certains passages qui auraient pu rendre plus explicite, plus linéaire moins chaotique la narration. Pialat aurait voulu continuer à tourner mais les producteurs endettés et excédés par les multiples aléas du tournage refuseront d'accorder une dernière ligne budgétaire au metteur en scène. Ce dernier consentira à monter ce qu'il a tourné, sans grande conviction toutefois.


       Martine Giordano, proche du cinéaste commence à monter ce qui paraît être pourtant "in-montable" aux yeux de Maurice Pialat ; cela ne durera pas longtemps car elle s'accroche avec lui pour des raisons personnelles et est obligée de quitter le projet. La production propose, impose Yann Dedet qui avait déjà croisé Pialat lors du montage de Nous ne vieillirons pas ensemble. Cette rencontre entre le cinéaste et le monteur sera déterminante car ils ne se quitteront plus jusqu'à Van Gogh.
       Yann Dedet commence par monter la scène du bal, celle qui inaugure le film et montre la rencontre entre Nelly et Loulou. il "se jette" dans le film, se l'approprie et réinvente ce qui a déjà été monté par son prédécesseur quitte à reprendre des rushes ratés, des images mauvaises trop vite éliminées. Le film s'est trouvé un nouveau monteur. Pourtant Dedet ne montera qu'un seul film de Pialat dans son intégralité (Sous le soleil de Satan). Loulou, comme beaucoup d'autres films du cinéaste lui donnera du fil à retordre et c'est Arlette Langmann qui viendra lui donner de l'aide, apportant ainsi sa touche et les solutions que la narration exige. Très vite, trop vite, le film est monté et considéré comme "terminé" car l'argent vient à manquer.
       Une projection est organisée avec les responsables de la Gaumont qui découvrent ainsi le film inachevé (un panneau « scène manquante » occupe même l'écran le temps qu'est censé durer la scène qu'il faudrait tourner). La production accepte que Pialat filme quelques moments entre Nelly et André (Gérard Depardieu étant occupé sur un autre tournage). Seuls quelques plans seront réintégrés.

       Le film sera présenté au Festival du film de Cannes. Claude Davy sera le chargé de presse du film et accompagnera Pialat dans cette mission jusqu'au bout (il connaîtra sa seule éclipse avec Van Gogh et sera même le garçu mourant dans le dernier film du cinéaste). Cette rencontre sera marquante, comme celle vécue avec Cyril Collard...comme si Loulou finalement était le film d'un nouveau départ, où les "choses" se sont mises en place d'un coup d'un seul (Daniel Toscan du Plantier, Yann Dedet, Gérard Depardieu, Claude Davy resteront fidèles parmi les fidèles).
       
      
Le film sort le 03 septembre 1980, salué par une critique enthousiaste, mais les résultats d'exploitation se révèlent en deçà des espérances (223603 entrées à Paris et 943547 en France). Loulou n'est pas un film limpide. La force du film tient aux carences qu'il exploite, au manques qu'il révèle et assume si bien grâce au montage notamment : manque de repères sociaux, manque de causes et d'explications concernant les comportements humains, manque de liaisons, manque de linéarité et de "confort"...tout Pialat est dans ce film ; toute son oeuvre prend vie dans cette histoire à la structure malmenée, torturée, éclatée, comme si rien ne pouvait se figer, s'installer dans ce cinéma si particulier.

 

Loulou, A nos amours, Police, Sous le Soleil de Satan, Van Gogh, Le Garçu

Notes de bas de page

Les "Portraits de Cinéastes" de Cadrage - Une collection dirigée par
© Cadrage/Arkhome 2004