Loulou,
A nos amours,
Police, Sous
le Soleil de Satan, Van
Gogh, Le Garçu
Notes de bas de page
« On ne sort jamais indemne d'un film de Pialat,
mais profondément ému, comme rarement au cinéma.
Peignant sans effet dramatique, sans pathos,
des situations douloureuses, des états de crise,
il sait toucher en nous des points névralgiques,
révéler des angoisses qui nouent la gorge.
Peu de cinéastes donnent cette impression de peindre
la réalité, de traquer le réel avec
autant de vérité. Le désir de Pialat
est de capter avant tout le moment rare, l'instant fugitif.
»68
Début 1982, Maurice Pialat décide de revenir
au scénario écrit par Arlette Langmann (Les
Filles du Faubourg), dont l'argent avait été
dépensé à la production d'un tout autre
film réalisé dans l'urgence (Passe ton
bac d'abord en 1978). Quoi qu'il en soit, le prochain
film de Pialat ne s'intitulera pas Les Filles du Faubourg
; le film est censé déjà existé
à travers Passe ton bac.
Le projet A nos amours né donc de
cette confusion mais aussi de la rencontre avec
celle qui incarnera le personnage principal du film : Suzanne.
Tout débute
en juin 1982 très exactement lorsque Lydie, l'une
des soeurs de Sandrine Bonnaire répond à une
annonce de casting dans le journal France Soir.
Corinne, une autre soeur de Sandrine Bonnaire l'apprend
et tient elle- aussi
à se présenter au casting. Sandrine Bonnaire
accompagne Corinne ; Cyril Collard (alors assistant) leur
demande d'improviser une scène. Sandrine Bonnaire
reviendra plusieurs fois à Paris (elle vivait alors
à Grigny) pour improviser avec d'autres filles. Elle
sera choisie pour le rôle mais pas pour le rôle
de Suzanne...en effet, Pialat a toujours l'intention de
tourner Les Meurtrières, projet qui lui
tenait à coeur depuis longtemps ; pourtant, un jour,
au siège de la production, le réalisateur
renonce faute d'avoir pu trouver la seconde actrice pour
accompagner Sandrine Bonnaire dans l'aventure de ce film.
Il lui fait donc lire le scénario des Filles
du Faubourg. Le scénario se resserre sur le
personnage principal.
Arlette Langmann découvre Sandrine Bonnaire et la
trouve extraordinaire lors des essais de la jeune actrice
inexpérimentée.
Maurice
Pialat prend Sandrine Bonnaire sous son aile ; ils partent
ensemble à Hyères, vont au restaurant, se
baignent à la mer. Cyril Collard les accompagne.
Leur rencontre est importante, décisive pour l'un
comme pour l'autres comme si l'énergie que l'on connaît
du film n'avait pu s'obtenir qu'à la condition de
cette complicité incroyable.
La Gaumont
à travers Emmanuel Schlumberger s'engage à
produire le film même si l'avance sur recettes fut
refusée (impossible d'obtenir cette avance deux fois
pour "le même film" - cf. Passe ton
bac d'abord qui obtint déjà l'argent
nécessaire grâce au scénario des Filles
du Faubourg -). La société de Maurice
Pialat (Les Films du Livradois dont la gérance
est assumée par Micheline Pialat) apportera le reste
d'argent nécessaire à cette production dont
le budget prévisionnel sera fixé à
5 millions de francs (soit un peut plus de 760000 €).
Le tournage
débute en octobre 1982 et durera treize semaines
(dont huit en continuité). Les dernières scènes
seront tournées en juin 1983 pour une sortie en novembre
de la même année.
Le premier
jour de tournage, Sandrine Bonnaire se révèle.
Elle est
exceptionnelle selon les dires du cinéaste qui déclare
ne pas pouvoir la diriger tellement elle paraît correspondre
à ce qu'il attendait d'elle. « De toutes façons,
il n'y a rien à dire, elle est superbe ! » dira
t-il, émerveillé par l'actrice. Il en sera
tout autrement pour Cyr Boitard (Luc dans le film) ; le
jeune garçon est "bloqué" et pour
ne rien arranger, Pialat ne l'aime pas. Les premières
scènes (le bar et le dortoir en colonie de vacances
au tout début du film) sont tournées par Willy
Kurant qui avait déjà travaillé avec
Pialat en Turquie vingt ans auparavant. Pour la scène
du dortoir, lorsque Suzanne rentre au petit matin en cachette,
Willy Kurant filme « sans lumière, avec un système
de filtrage à l'américaine, comme une nuit
américaine en intérieur, un truc qui ne se
fait jamais. »69
Willy Kurant quitte le tournage
(c'était prévu) au bout de deux semaines et
est remplacé par Jacques Loiseleux.
A nos
amours est aussi l'histoire d'une rencontre singulière
: celle de Maurice Pialat et de Florence Quentin. Cette
dernière, spécialisée dans la publicité
discute un jour avec Pascal Thomas au siège de la
Gaumont. Au détour d'une conversation, elle
déclare avoir envie de travailler avec Pialat, lui
qui a réalisé Loulou qui l'a tant
bouleversée. Pialat est d'accord pour la rencontrer
mais elle se fait attendre (peur de franchir le cap ?)...
aussi, si elle ne va pas à Pialat c'est Pialat qui
va à elle ; il insiste pour la rencontrer et lui
confie la direction de la production de son film. Quelques
jours plus tard, Florence Quentin s'installe à Neuilly
au siège de la Gaumont et commence à
travailler sur les plans de travail en compagnie de Cyril
Collard et Micheline Pialat. Elle gardera un souvenir éblouissant
de Pialat, de leurs moments passés ensemble. Ils
se reverront souvent après le film, Bernard Quentin,
le mari de Florence étant un peintre avec Maurice
Pialat avait fait les Arts décoratifs (une
réelle admiration réciproque liait les deux
hommes).
Un
autre jour, sur les Champs-Elysées, Dominique Besnehard
(déjà présent sur Passe ton bac
d'abord) aperçoit Maurice Pialat à la
terrasse d'un café. Ils ne s'étaient pas vus
depuis très longtemps. Quelques minutes plus tard,
Dominique Besnehard acceptera de rejoindre Pialat dans son
projet. Ce dernier avait un tel pouvoir de persuasion et
de séduction selon Besnehard qu'il aurait été
difficile de dire « non ».
Concernant le rôle de Robert, le frère de Suzanne,
Maurice Pialat souhaitait faire tourner Jacques Villeret
ou Jackie Berroyer ; finalement, il demande à Besnehard
lui-même d'interpréter le personnage. Il ne
veut pas, persuadé de ne pas être à
la hauteur. Pourtant, encouragé par son entourage
(y compris par Claude Sautet avec qui il devait travailler
au même moment sur un autre film - Garçon
! -), il acceptera "la peur au ventre" d'incarner
ce « frère homosexuel, attiré par l'écriture,
débordé dans son rôle de nouveau chef
de famille et qui "dérouille" sa soeur
Suzanne. »70
Si
Dominique Besnehard interprète Robert, personnage
très inspiré de Claude Berri lui-même
(frère de Arlette Langmann), Evelyne Ker, proche
de la famille Langmann (qui vivait à l'époque
Faubourg-Poisonnière) sera choisie pour interpréter
la mère. Il faut dire que Pialat fut un proche du
"clan Berri" ; cette famille qui l'accueillit
très vite comme un des leurs. Le père quant
à lui sera interprété par le réalisateur
lui-même, pas forcément convaincu au départ
de la justesse de son choix. Intransigeant, rigoureux, exigeant,
Pialat aura exercé une influence sans précédent
sur ses acteurs ; sans doute une manière d'obtenir
le meilleur d'eux-mêmes. Pour exemple, Dominique Besnehard
avait toujours dit qu'il devait s'absenter le 24 décembre.
Pialat qui ne supporta pas cette absence, le menaça
et le poursuivit une scie à la main "pour le
tuer" à travers tout le plateau. Au final, Dominique
Besnehard, culpabilisant, partit rejoindre Nathalie Baye
et Johnny Hallyday dans la Creuse pour Noël ; Pialat
souhaita plus tard rencontrer à son tour J. Hallyday.
Le
tournage fut éprouvant, Pialat se servant des aléas
du réel, de sa force et de sa capacité à
déstabiliser ce qui pourrait paraître trop
figé, pour apporter fraîcheur, spontanéité
et richesse à ses scènes. Ainsi, la scène
de la fossette sera tirée d'une discussion hors tournage
que Pialat avait eu avec son actrice. Lorsque cette dernière
ne parvient pas à pleurer, il se fâche, l'insulte
presque (lui disant qu'elle "ne vaut rien") de
façon à lui tirer les larmes des yeux.
Ne jamais rester fidèle à ce qui est écrit,
prévu, préparé : telle est la position
d'un cinéaste imprévisible. Son
personnage du père ne devait d'ailleurs t-il pas
mourir dans le film ?). Il n'était en effet pas prévu
que ce personnage revienne à la fin du film et il
n'était d'ailleurs pas prévu non plus qu'il
reparte, expulsé et giflé par la mère
(pour certains, c'est d'ailleurs autant Evelyne Ker l'actrice
qui gifla son metteur en scène que Betty la mère
qui gifla le père !).71
« Pialat ne se glisse pas dans son film sous un malicieux
déguisement, comme Hitchcock ou Bunuel dans les leurs.
Sa présence est massive et organisatrice, comme quand
le soliste dirige en même temps l'orchestre. Il se
donne le beau rôle (celui de Truffaut dans L'Enfant
sauvage) d'un père bienveillant dont le fils n'est
qu'un pitoyable substitut. Retranché derrière
sa vertueuse blouse d'artisan, il est à sa façon
une sorte d'instituteur qui accompagne sa fille dans sa
métamorphose et ses fugues. Il s'enfuit lui-même
et son absence est une lacune troublante au coeur du film.
»72
Tournage en permanence au bord de la crise de nerfs : les
acteurs se doivent d'être présents, physiquement
réceptifs à ce le réalisateur met en
place et leur propose (car Pialat n'impose rien, il propose).
Un jour Evelyne Ker "craque" probablement jalouse
de l'attention que le cinéaste ne cesse de porter
à sa jeune protégée, Sandrine Bonnaire.
Lors d'une scène d'affrontement avec ses enfants,
Betty devient hystérique et tout le monde saisit
qu'à ce moment-là, c'est Evelyne Ker (et non
Betty) qui s'effondre "en direct".73
  
Finalement,
Evelyne Ker s'assomme sur le lit et se fait réellement
mal. A bout de forces, elle aurait voulu quitter définitivement
le tournage mais finalement elle n'en fit rien.
Pour
le reste de l'équipe, il aura fallu s'adapter constamment
à un rythme déstabilisant. René Rochera,
chef-électro et "deuxième patron du tournage"
aura souffert des décisions du réalisateur
soucieux de résister à toute forme de normalisation
qui pourrait pourrir le film et installer l'équipe
dans une sorte de "ronronnage" néphaste.
Aussi, quand un jour il demande à réaliser
un plan-séquence qui demande trois heures de préparation,
c'est pour mieux le décommander quand tout est prêt
afin d'exiger quelque chose d'autre et de totalement différent
au bout du compte. Mais les techniciens suivent ; ils suivent
où sont "remerciés" et c'est pour
cela en partie qu'ils s'adaptent sous la houlette de R.
Rochera, impeccable jusqu'au bout de lucidité et
de professionnalisme.
A nos
amours reste un film chaotique, lacunaire, merveilleusement
"bancal" où la psychologie est reléguée
au second plan. L'explication (celle qui viendrait conforter
le spectateur dans sa "compréhension" des
personnages qu'il voit s'agiter face à lui) est encore
absente du récit et c'est bien ce qui se passe «
ici et maintenant » qui compte aux yeux du réalisateur.
Comment raconter l'histoire d'un film dont la seule trame
narrative reste fondée sur un personnage dont seul
le corps semble vouloir nous parler ?74
Cinéma du comportement, de la situation qui rejette
toute complaisance raffinée ou toute autobiographie
souffrante et homocentrique, A nos amours raconte
l'histoire75
d'une jeune fille tentant d'acquérir sa propre liberté
(qu'elle soit physique ou morale). Incapable d'aimer, incapable
de stabilité, Suzanne exhibe sa chair tel un animal
sauvage qui ne veut pas se faire dompter. Lorsqu'elle
s'engage quelque part, c'est pour mieux se désengager
plus tard. Elle décidera le moment venu de ne choisir
aucun camp quitte à décevoir et perdre un
honneur qu'elle n'a d'ailleurs pas (sait-elle au moins ce
qu'est l'honneur ?), quitte à tout quitter pour fuir
sans penser à un seul moment à ce que pourrait
être la lâcheté. Si elle pense ou a peur
d'avoir le « coeur sec », son père pensera
pour sa part qu'elle ne sait pas aimer (il le lui dira à
la fin du film alors qu'il l'accompagne à l'aéroport).
Jacques
Fieschi (rédacteur en chef de la revue Cinématographe
avec le futur producteur Philippe Carcassonne) sera
invité sur le tournage de la dernière scène
(le repas lors duquel le père revient à la
surprise des invités).
Les deux hommes se connaissent depuis Loulou ;
Jacques Fieschi avait publié un entretien du cinéaste
plutôt déçu par les articles qui accompagnaient
cette interview.
Maurice Pialat invite Jacques Fieschi censé alors
interpréter le beau-frère de Robert (le fils).
Après s'être débarrassé de l'une
des actrices de la scène (une grecque Tsilka Theodorou
qui fut rapidement renvoyée), c'est finalement la
costumière de l'équipe (Valérie Schlumberger)
qui prendra le rôle de la femme de Jacques Fieschi.
Ce dernier, comme tous les autres acteurs présents
autour de la table, ne savait pas du tout que Pialat déciderait
en cours de route d'enfiler son imperméable pour
réapparaître dans la scène. A la stupéfaction
des participants (qui n'avaient que quelques vagues directives
de ce qu'ils devaient interpréter ce jour-là),
Roger revient et règle ses comptes. Mais à
travers Roger qui "règle ses comptes" vis-à-vis
de son fils et de sa belle-famille (le clan Fieschi), c'est
Maurice Pialat qui vient en fait régler ses comptes
avec le cinéma et indirectement avec Claude Berri
et Jacques Fieschi. Roger-Pialat commence à attaquer
son fils Robert et lui dire sa déception de le voir
écrire ce qu'il écrit actuellement alors qu'il
avait un véritable talent ; ainsi, il faut comprendre
que c'est Pialat qui s'adresse ici indirectement à
son ancien ami Claude Berri (proche de Jean-Pierre Rassam)
dont le parcours cinématographique est loin à
l'époque (à l'époque de Jean de
Florette et de Manon des sources) d'enchanter
Pialat. Enfin, Jacques Fieschi subira aussi les assauts
verbaux de Pialat qui lui remémorera ses anciens
écrits au sujet de son précédent film.
« Comme Renoir, il préfère « peindre
le bouquet du côté où il ne l'a pas
préparé », donner par exemple les grandes
scènes finales de son film au personnage du père
que le scénario initial avait éliminé
dès le début, ou encore entrer dans l'image
sans avertir ses partenaires de ce qu'il va leur dire au
cours de la scène. Comme Renoir, Pialat respecte
avant tout
« l'éternel mystère de la création
qui fait qu'il arrive un moment où l'on n'est plus
responsable de la création, où elle nous échappe.
» »76
Scène insensée, le film ne l'est pas moins.
Avec ce retour fracassant, Pialat incarne l'artiste seul
et déterminé (« c'est vous qui êtes
tristes ! » lancera t-il à l'assemblée)
; il incarne cette figure moralisante, vengeresse.
Il est le maître de cérémonie qui prend
possession de son film, de sa création laissant les
autres qui l'entourent sur le côté comme si
lui seul pouvait se permettre de « peindre le bouquet
du côté où il n'a pas été
préparé. »
 
Les
toutes dernières scènes du film montrant le
père et sa fille ensemble seront tournés plus
tard en Juin. C'est l'occasion pour Maurice Pialat de voir
une dernière fois Sandrine Bonnaire avant que cette
dernière (tout comme Suzanne dans le film d'ailleurs)
parte à San Diego rejoindre son fiancé (qui
n'est autre que l'américain avec qui elle couche
au début du film)...décidemment, le réel
ne finira jamais de contaminer la fiction...
Le
montage du film débute très vite après
le tournage. Arlette Langmann enceinte d'un autre homme
"jette l'éponge" au bout de deux mois.
Sophie Coussein prend le relais et sera rejointe pas Yann
Dedet. Au total, une dizaine de monteurs (assistants compris)
se succèderont.
Maurice Pialat rencontre Sylvie Danton (celle qui était
assistante à la régie et celle qui deviendra
sa femme). Tous les deux s'installent rue Rousselet dans
le VIIème
arrondissement de Paris. Ils resteront ensemble jusqu'à
la fin.
Le
film sort en salle le 16 novembre 1983 et reçoit
un excellent accueil critique. Serge Daney écrira
un texte magnifique sur ce film pour le jounal Libération.77
Le public suit aussi (952082 entrées en France).
En
1984, Sandrine Bonnaire se voit décernée le
César du meilleur jeune espoir féminin ; Maurice
Pialat reçoit également le César du
meilleur film, ex-aequo avec Le Bal d'Ettore Scola.
Maurice
Pialat offrira ce César à son ex-femme, Micheline.
Loulou,
A nos amours,
Police, Sous
le Soleil de Satan, Van
Gogh, Le Garçu
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