par Rémi Fontanel


      
     
L'Art de l'excellence

      

Loulou, A nos amours, Police, Sous le Soleil de Satan, Van Gogh, Le Garçu

Notes de bas de page

       • Catherine Breillat, cinéaste, fut contactée parmi les scénaristes qui devaient, aux côtés de Arlette Langmann transformer la longue nouvelle Les Filles du Faubourg. Elle ne travailla finalement pas sur ce qui deviendra A nos amours ; mais le contact fut établi avec Maurice Pialat qui connaissait le roman Tapage nocturne78 écrit par Breillat.
       De cette première rencontre naît une idée : celle d’un "polar" qui a pour objet l’adaptation d’un roman de P. J. Wolfson (Bodies are dust, 1931). Le projet dérive et Catherine Breillat est chargée de faire des repérages sur « le terrain ». Le roman de Wolfson est vite laisse de côté ; Catherine Breillat rencontre policiers, trafiquants et autres personnages du « milieu » parisien. Elle s'imprègne de cet univers afin de proposer rapidement un écrit à Pialat (elle travaille la nuit et rencontre le cinéaste en journée pour lui exposer son évolution. Seulement leurs relations se détériorent peu à peu et la rupture a lieu ; la scénariste exige que son nom figure au générique du film.
Sylvie Danton (qui deviendra plus tard Sylvie Pialat) se charge de reprendre "certaines choses" du scénario abandonné par Catherine Breillat. Le film Police né donc, comme toujours, de ce refus de la part de Pialat d’imaginer un seul instant que l’écriture de son film est et restera définitive, figée, pensée, trop préparée.79
Pour cette raison et pour beaucoup d’autres, Pialat veut tourner vite ; il voudrait retrouver Gérard Depardieu mais ce dernier garde un mauvais souvenir du tournage de Loulou. Cependant, Daniel Toscan du Plantier permet aux deux hommes de se revoir : ils se retrouvent tous dans un restaurant après une représentation de Tartuffe (dans lequel Gérard Depardieu tient le premier rôle). Pialat et Depardieu s’entendent à merveille et Toscan du Plantier peut annoncer le lendemain à Jean-Louis Livi (Artmédia) qu’un film se fera…de là à dire lequel… Depardieu et Pialat réunis : cela semble suffisant pour imaginer une suite, un film, une production.
       Gaumont, Canal + (qui vient de naître) ainsi que TF1 seront les principaux producteurs du film.
Jean-Louis Livi pense à Sophie Marceau pour interpréter le rôle de Noria ; à l’époque, elle est déjà très convoitée et reste une actrice incontournable (après la Boum de Claude Pinoteau, Fort Saganne et Joyeuses Pâques - tourné avec Jean-Paul Belmondo - la propulsent au premier rang).
Le dispositif se met en place très vite ; producteurs et acteurs sont prêts mais le scénario reste flou. Un jour, Sylvie Danton trop inexpérimentée pour reprendre toute seule son écriture, appelle Jacques Fieschi à qui Pialat avait bien avant, déjà proposé de l’aider dans l’adaptation d’un roman de Georges Simenon (La Chambre bleue). Les deux hommes s'étaient retrouvés sur le tournage du film A nos amours (pour la grande séquence finale du film).
Sylvie m’a téléphoné : « Il faut absolument un scénariste sur le tournage, Maurice a viré Breillat. Il y a un scénario, mais il ne lui convient pas. Il faut faire vite. »80 Jacques Fieschi arrive en plein tournage et tente de s'adapter. Il travaillera finalement sur les vingt dernières minutes du film qui seront tournées dans l'ordre chronologique de l'action. Refuser la fiction : « ce que veut Pialat, c'est puiser dans le réel, capter la réalité qu'incarnent flics et truands qu'il a fait venir sur le tournage et dont plusieurs deviennent acteurs dans le film. »81

       Maurice Pialat bénéficiera de moyens importants pour tourner son film. Il ne connaîtra plus jamais ce confort accordé par la production. Pour la première fois, il dispose de treize semaines de tournage et jouit d'un confort sans précédent : 1500 m2 de plateau pour ses décors, en plein coeur de Paris, dans un quartier populaire du 20ème arrondissement. Luciano Tovoli, le chef opérateur de Nous ne vieillirons pas ensemble éclairera les décors au moyen de tubes au néon sans projecteurs traditionnels.
Alors même que l'argent et le temps servent d'ordinaire à limiter les imprévus du tournage, Maurice Pialat attend, provoque, espèrent ces imprévus et retarde le moment où le scénario sera terminé pour ne jamais avoir à en être dépendant, esclave. Pourtant, le cinéaste lui-même affirmera à plusieurs reprises qu'il aurait voulu "rentrer dans le moule" et faire un film "grand public", populaire, loin de toute volonté d'être considéré avant tout comme un auteur ou comme un artiste.

       Police82 présente deux mondes bien distincts : celui des "flics" et celui des voyous.83 Mangin, qu'interprète Gérard Depardieu (devenu le double, l'alter ego du cinéaste) est un personnage à la fois brutal et sensible.84 Sa rencontre avec Noria (Sophie Marceau) bouleversera sa vie et le récit tout entier, qui déviera finalement vers cette histoire d'amour insolite et plus du tout axée autour du trafic.
Mais ce film marque surtout le retrouvailles entre Pialat et Depardieu. Ce dernier trouve enfin sa place dans ce cinéma qu'il porte à lui tout seul sur ses épaule.85
       Concernant Sophie Marceau, il en sera autrement. L'actrice tente bien de s'adapter, de comprendre ce que veut Pialat mais ce dernier veut la prendre à contre-pied, la surprendre, la déstabiliser pour obtenir quelque chose de différent venant d'elle. Les relations seront inexistantes entre les deux même si Sophie Marceau obtiendra l'un de ses plus rôles. Elle y est méconnaissable et son jeu, plein de retenue et de sensibilité, procure à l'ensemble une richesse et une intensité rares.
       Mais la bagarre, la vraie, opposera plutôt Anconina et Pialat. Richard Anconina est en vogue à l'époque notamment grâce à Tchao pantin (Claude Berri), film qui le révèlera au grand public. Un jour, sur le plateau, il se vante des bons scores en salles de son dernier film Paroles et musiques d'Elie Chouraqui. Pialat qui entend cela, lui dira qu'il est un acteur nul et qu'il n'a jamais rencontré un acteur aussi nul que lui. Anconina est complètement effondré et incapable de continuer. Un jour, Anconina refuse son texte ; une phrase trop vulgaire qu'il doit prononcer l'oblige à aller voir Jacques Fieschi qui lui explique alors qu'il s'agit d'une partie écrite alors par Catherine Breillat. L'acteur embarrassé de devoir faire face à ce texte qu'il n'accepte pas, va voir Pialat qui lui explique violemment qu'il n'a pas le choix, qu'il dira son texte sans rechigner car il aurait fait "n'importe quoi" pour avoir ce rôle et tourner dans ce film. Anconina quitte le plateau et reviendra quelques heures plus tard lorsqu'une qu'une lettre d'excuses (écrite par Fieschi et signée par Pialat) sera lue en public sur le tournage. Une autre confrontation viendra mettre "le feu au poudre". Pialat impose à Anconina une scène improvisée face à deux acteurs (truands) tunisiens. Le cinéaste, peu intéressé par la prestation de l'acteur en mauvaise position, ferme les yeux et fait mine de s'endormir. Anconina se met à hurler pour protester contre l'attitude irrespectueuse de Pialat. Ce dernier se lève et fonce sur l'acteur avant de disparaître du tournage. C'est terminé, Pialat ne veut plus tourner et ne veut d'ailleurs pas signer ce film qu'il considère définitivement comme médiocre.86 C'est ce qu'il avancera à Jacques Fieschi, chargé comme d'habitude d'arranger "les choses". Sylvie Danton et Luciano Tovoli tourneront seuls cette scène. Il faudra du temps pour que Richard Anconina et Maurice Pialat se réconcilient. Ils auront même le projet de se retrouver à nouveau mais finalement cela n'aboutira pas. Anconina dira de Pialat qu'il est immense metteur en scène et que "le reste" ne l'intéresse pas.
Sandrine Bonnaire, quant à elle, ne gardera pas non plus un souvenir très brillant de cette expérience. Pialat ne supportant pas son manque de disponibilité lors du tournage, décida de lui accorder un tout petit rôle. Elle se souviendra surtout de la complicité machiste et dévastatrice de Pialat et de Depardieu qui firent régner "une drôle d'ambiance" sur le tournage.

       Que reste-t-il de ce film à gros budget ?
Des décors, il restera surtout des couloirs peints d'un bleu profond et des plans serrés sur les acteurs que Pialat décidé de détacher de leur environnement dès qu'il le peut. Pialat n'aura certainement jamais eu à l'esprit l'idée que l'argent dépensé par la production soit visible à l'écran. Loin s'en faut, le cinéaste cherche les corps, leurs failles, leurs secrets.
       Si la première moitié du film est tendue, ramassée, rythmée par les interrogatoires, la seconde est comme une dérive. Celle de Mangin, flic "paumé", flic qui boit, qui court après les femmes et trouve l'amour quand il ne s'y attend pas (Noria, celle qui fait partie du camp ennemi). Tout cela en quelques scènes nocturnes, comme en enfilade, filmées à l'épaule par Jacques Loiseleux, cadreur hors pair.
       Les relations entre Mangin et les femmes étaient à l'origine plus détaillées dans le scénario. Un premier montage incluait en effet trois scènes qui associaient le flic et sa femme de ménage, jouée par une serveuse (d'origine yougoslave) d'un bar de Boulogne. Trois scènes qui nécessitèrent une semaine de tournage furent finalement exclues du montage final. Il en reste un plan, le dernier du film ; celui du regard perdu de Depardieu assis sur son lit (qui regardait alors en hors-champ, la serveuse jouant sa femme de ménage dans le film).

       Police est un film surprenant : le résultat d'un mélange, d'une confrontation entre des univers différents où les personnages se croisent, se mêlent, se trahissent, s'unissent pour finalement se séparer et retourner chacun de leur côté.87 Mais Police est aussi un film qui refuse la lourdeur d'une écriture qui aurait pourtant pu se fluidifier avec les interrogatoires, les rencontres et les lieux filmés. Pialat refusa justement cette linéarité pour se concentrer à chaque fois sur des déviations narratives...ces fameuses déviations qu'il affectionnait tant et qui révélaient aussi sa manière de faire et d'être par rapport à son film en train de faire et de se défaire sous ses yeux. En témoigne, la rencontre entre Nez-cassé88 (futur papa d'un petit Vincent, comme Van Gogh) et Mangin, au détour d'une rue, dans un bar alors que l'inspecteur vient de remettre la valise d'argent aux voyous. Rien ne laissait supposait que les deux hommes allaient de nouveau se revoir ; Pialat dévie donc son récit un moment pour ces retrouvailles insolites, inattendues, pleines d'humanité entre deux hommes finalement semblables (alors même qu'ils sont censés représenter deux camps, deux esprits, deux mondes différents).

       Police rencontre un vrai succès populaire ; pourtant, à plusieurs reprises, Pialat dira qu'il n'aime pas ce film, ce film qui aura obtenu le plus de moyens financiers et qui lui aura aussi permis de gagner le plus d'argent. En 1992, il déclarera n'avoir pensé qu'à l'argent ce qui lui aurait fait oublié le scénario, à l'origine pour lui de ce qu'il considère être un échec. Avec Police et les différents rencontrés avec ses acteurs, Maurice Pialat aura définitivement fini d'asseoir sa réputation : celle d'un homme certes exigeant mais singulier dans sa façon de travailler avec ses collaborateurs. Il n'en reste pas moins ce film dont la fin reste unique, magique, merveilleuse ; cette fin qui donne l'impression que tout le film est construit autour de cette solitude vers laquelle tout le récit semblait amener ; solitude d'un homme perdu dans sa chambre qui sera amplifiée par la douce arrivée d'une musique à laquelle Pialat tenait beaucoup : celle de Henrik Mikolaj Gorecki (sa troisième symphonie, la « Symphonie de complaintes » dirigée par Ernest Bour).


       Police qui sortira sur les écrans français le 4 septembre 1985, restera le plus grand succès public du réalisateur avec 1830970 entrées (France).

Loulou, A nos amours, Police, Sous le Soleil de Satan, Van Gogh, Le Garçu

Notes de bas de page

Les "Portraits de Cinéastes" de Cadrage - Une collection dirigée par
© Cadrage/Arkhome 2004