par Rémi Fontanel


      
     
L'Art de l'excellence

      

Loulou, A nos amours, Police, Sous le Soleil de Satan, Van Gogh, Le Garçu

Notes de bas de page

       • Après Police, Maurice Pialat reste « inerte ». Il ne fait rien comme il aime à le dire lui-même lorsqu'on lui pose la question de savoir quels sont ses projets et ses activités entre deux films.89
Entre Police et Sous le soleil de Satan, Pialat échafaude des projets qui disparaissent quelques heures, quelques jours, quelques mois après avoir émergés. Il a de nombreuses idées mais ne cherche pas pour autant à les mettre en place. Restent ainsi, celles qui lui tiennent vraiment à coeur.

      Entre le tournage de Police et sa sortie en salles, Daniel Toscan du Plantier a quitté la Gaumont (le 28 Février 1985 très exactement, suite à la malheureuse aventure que fut la création de la filiale Gaumont-Italie) ; ou plutôt, "il a été quitté" par la Gaumont qui lui offre pourtant en guise de "cadeau de départ" une maison de disques nommée Erato. Il s'empresse évidemment de créer un département « cinéma » au sein de cette nouvelle structure dont il a la charge.
Après ce grand changement dans la vie professionnelle du producteur, Gérard Depardieu et Maurice Pialat, ensemble, décident de ne pas laisser tomber leur ami et s'engagent très rapidement à faire un film que Toscan du Plantier pourra produire. Michel Deville, lui aussi, restera fidèle au producteur en lui proposant Le Paltoquet. Pialat et Deville restent fidèle à Toscan.

       Mais avant cette collaboration, Pialat aura travaillé sur bien d'autres projets, qui n'aboutiront pas... comme ce film en Indochine qui l'aura mené à rencontrer des anciens combattants ou encore vers le peintre Vincent Van Gogh dont il affirme déjà vouloir porter la vie à l'écran. En panne d'inspiration (il aura tant puisé jusqu'ici dans sa propre vie qu'il est désormais difficile d'aller de l'avant), Maurice Pialat replonge dans l'oeuvre de Georges Bernanos qu'il aime tant, qu'il a toujours énormément aimé, depuis toujours (Monsieur Ouine, Un Crime notamment mais surtout, surtout...Sous le soleil de Satan). L'adaptation de cet ouvrage lui tenait à coeur depuis dix ans au moins, depuis qu'il avait compris que Gérard Depardieu incarnerait avec merveille l'abbé Donissan, ce personnage fragile et "illuminé" par la grâce... par une foi religieuse aux multiples failles. En 1983, dans la revue Positif, Maurice Pialat déclarait déjà son intérêt pour Bernanos, s'appuyant ainsi sur Depardieu mais aussi sur Sandrine Bonnaire qu'il imagina très vite en parfaite « Mouchette ». Projet difficile pour Pialat que d'adapter une oeuvre aussi intense, aussi dense, orientée autour de Dieu et du Diable, dont la dimension fantastique aurait pu effrayer un cinéaste aussi "terrien" que lui. Mais l'intervention encourageante de Sylvie Danton (sa compagne, de formation littéraire et amoureuse des beaux textes) aura sans aucun doute finit par le convaincre d'entreprendre cette transposition périlleuse.

       Transposition périlleuse car l'ombre de Robert Bresson plane sur l'oeuvre de Georges Bernanos ; Bresson que Pialat admirait tant. Pour Toscan du Plantier, ce film est l'occasion de définir avec force la "politique" de sa nouvelle structure de production : en effet, Bernanos adapté par Pialat, avec Depardieu et Bonnaire comme acteurs, quoi de plus français à une époque où le producteur avait à coeur de défendre « l'exception culturelle ».
       Comment le film est-il né ? Très simplement et avec comme objectif une seule récompense : la palme d'Or à aller conquérir au prochain Festival du Film de Cannes. « Maurice avait envie de la Palme d'or et se demandait quel film lui permettrait de l'obtenir. Il disait aussi ne pas pouvoir écrire de scénario, il lui fallait un truc tout fait. Nous étions à Trouville quand nous avons parlé de Satan. Gérard a réagi en faisant remarquer que « Bernanos, c'est Bresson » et moi, j'ai souligné que Maurice et Gérard étaient tous deux des laïcs et que je ne les voyais guère se lancer sur cette histoire de curés, de diable rencontré sur la route... Mais Gérard a trouvé que ça allait « être drôle, la soutane comme une montgolfière ».»90, expliquera Daniel Toscan du Plantier plus tard...

       Sylvie Danton se met à écrire, à imaginer ce que pourrait l'adaptation d'un tel roman. Elle tente, essaie, se trompe, recommence... Les héritiers de Bernanos restent vigilants au respect de l'oeuvre et insistent même pour que la scène de la rencontre avec le Diable soit bien présente dans le film alors même que le cinéaste avait prévu de ne pas l'inclure. Lorsqu'on lui demande où il en est dans son travail d'adaptation, il se complaît à répondre qu'il se contente de recopier ce que Sylvie lui remet. Pour une fois, son film ne se créera pas, ne se trouvera pas au moment du tournage... un véritable travail d'écriture se met en place et est censé faciliter la période du tournage.
Évidemment, ce ne sera nullement le cas. En effet, le Boulonnais où a lieu la préparation, les repérages et le tournage (sept mois au total) est une région rude, insupportable à vivre, surtout l'hiver (les quatorze semaines de tournage, entre Octobre et Décembre, seront difficiles).
La région est connue pour ses pluies interminables, ses champs cultivés à perte de vue, ses plaines et ses chemins de terre impossibles à pratiquer et son ciel si bas les soirs d'hiver (où la nuit tombe à quatre ou cinq heures de l'après-midi) qu'il donne l'impression de tout écraser sous le poids de ses nuages noirs.
Le tournage est dur à vivre, encore plus dur pour ceux qui ne connaissent pas Pialat et sa manière de travailler : évictions, remplacements, arrêts, reprises, crises de nerfs, etc.. Sous le soleil de Satan n'échappe pas à la règle, celle qui établit depuis toujours qu'un film de Pialat ne peut, quoi qu'il en soit, se concevoir dans la pleine quiétude et la sérénité artistiques.

       Des acteurs, on retiendra le jeu magnifique de Gérard Depardieu, vacillant et d'une fragilité extrêmement touchante dans ce rôle qui pourtant ne lui correspondait pas vraiment si l'on s'attache aux héros bressonniens, plutôt maigres, plutôt pâles. Sandrine Bonnaire trouve dans le personnage de Mouchette matière à s'exprimer et à s'épanouir pleinement dans un rôle de composition qui l'a propulsera définitivement au rang des "toutes grandes du cinéma français"... Alain Cuny (pour le rôle de l'écrivain libre penseur Saint-Marin) et Claude Berri (pour celui du docteur Gallet) feront brève une apparition sur le tournage mais leurs scènes ne seront finalement pas gardées au montage. La participation de Berri au film se termine en même temps que le film change de directeur de la photographie.
       
        En effet, Luciano Tovoli (1) premier chef-opérateur du film, souffre de l'humidité, a mal aux bronches et tombe malade au bout de deux semaines de tournage. De toutes les façons, son départ tombe plutôt bien puisque Maurice Pialat aurait trouvé ses images trop sombres, trop sophistiquées ; est alors appelé Jacques Loiseleux (2) à la rescousse... Loiseleux (qui aurait refusé de faire le film quand on le lui a demandé quelques semaines auparavant, préférant ainsi partir en Asie avec Joris Ivens pour y tourner Une Histoire de Chine) arrive en catastrophe sur le tournage à la demande Pialat qui lui annonce de manière exagérée qu'il n'y a "rien de bon" pour le moment en terme d'images. Mais Jacques Loiseleux davantage cadreur que directeur de la photographie, comprend vite que cela va être difficile ; encore plus difficile que prévu dans la mesure où Pialat appelle Willy Kurant entre-temps. Ce dernier, chef-opérateur sur ses tous premiers films (turcs) vit à New-York, arrive de Belgique et découvre une équipe au moral "plus bas que terre". « « Je suis arrivé sur le plateau dans un silence glacial, je ne connaissais personne, Maurice se tenait dans une caravane. J'ai demandé qui était le chef électro, le chef machino [Pialat les choisit toujours lui-même, alors que d'ordinaire ils sont en équipe avec le directeur de la photo], personne n'a répondu. La caméra était placée sous le nez de Sandrine, j'ai demandé qu'on la remonte, j'ai fait couper un ou deux projecteurs. Le cadreur n'était pas là, quelqu'un a fini par me dire qu'il refusait de travailler dans ces conditions. Je pense que Maurice attendait que je vire moi-même Loiseleux, mais je n'ai pas bougé. Loiseleux s'est écrasé pendant une semaine, puis il a essayé de m'avoir, mais ça m'a tellement fait rire qu'il n'y est pas arrivé. » Entre le directeur de la photo redevenu cadreur et le nouvel arrivant, c'est la guerre, en effet. L'un place un pied de projecteur dans le champ, l'autre s'arrange pour qu'un halo de lumière frise les cheveux des acteurs. Pourtant, ils finiront par s'entendre, ou par faire comme si. »91
       Entre Maurice Pialat et Willy Kurant (3), il y aura eu aussi une mise au point, nécessaire au bon déroulement du tournage. Le chef-opérateur (ayant eu une première expérience - pourtant non reconnue au générique - sur A nos amours) menacera calmement le cinéaste de quitter le navire s'il décidait de "dépasser les bornes". Finalement, après le tournage Pialat déclarera être pleinement satisfait de Kurant (le meilleur selon lui car rares sont ceux qui auraient pu sentir la lumière comme il l'a fait sur ce film). Kurant fidèle complice sera le témoin de Pialat à son mariage avec Sylvie Danton (le 30 Septembre 1987 à New-York) à défaut d'être son chef-opérateur sur les deux films qui suivront (Van Gogh et Le Garçu) comme l'avaient pourtant annoncé Pialat lui-même à la sortie de Sous le soleil de Satan.

       Le tournage démarre donc très mal : les décors ne sont pas prêts, Sylvie Danton (le double de Pialat en quelque sorte car présente à toutes les phases de la création) court les brocantes de la région à la recherche d'objets d'époque qui pourraient servir l'ambiance du film et les acteurs qui tentent tant bien que mal de s'acquitter de leur texte... texte difficile, qu'il faudra même postsynchroniser au montage malgré les réticences de Pialat sur cette technique dans laquelle Sandrine Bonnaire excellera sous le yeux subjugués du cinéaste. Quant au cinéaste, il a décidé, un peu au dernier moment, de s'adjuger le rôle du Doyen Menou-Segais ; quoi de plus logique finalement de s'attribuer le rôle du "passeur", du "metteur en scène", du chef d'orchestre qui tentera de conduire Donissan sur le chemin de la vérité.
       La scène de la rencontre entre Donissan et le maquignon (Satan) (interprété par Jean-Christophe Bouvet) témoigne de la difficulté vécue lors du tournage. Pialat et les acteurs attendent que la technique se mettent en place. Pialat est furieux, Depardieu impatient s'en prend au jeune acteur "contre" qui il se met à vociférer, à jouer... la scène est épuisante, Depardieu odieux et grandiose ; il faudra attendre quelques jours et l'intervention de Yann Dedet (le monteur) pour que Pialat, rassuré, accepte finalement de poursuivre (les rushes s'avérant finalement meilleurs que ce qu'imaginait le réalisateur anxieux et prêt à tout abandonner si nécessaire). Concernant Yann Dedet, il hérite du rôle de Cardigan après bien des essais, des déboires. Ainsi, le rôle du diable a été confié au début à Alain Artur, régisseur général sur le film (la "piste Bernard Le Coq" un temps pressenti, ayant été abandonnée au dernier moment). Il faut dure que Pialat aime faire participer ses techniciens de la sorte. Il faut se souvenir de l'expérience vécue par Patrick Granperret sur Loulou. Comme sur Loulou, cela ne fonctionne pas ; Alain Artur n'est pas convaincant et sa scène jouée avec quelques paysans près d'une maison sera même abandonnée par la suite. Alain Artur est alors remplacé par Jean-François Stévenin appelé "au pied levé" sans que Sandrine Bonnaire ne soit mise au courant ; elle le vivra mal surtout lorsqu'elle apprendra qu'entre les deux hommes, cela n'aura pas fonctionné. Stévenin ne supporte pas la méthode Pialat et se braque avant de quitter le plateau après deux jours d'essais infructueux. Yann Dedet, le monteur, commence à apprendre le texte et c'est finalement Alain Artur, après un bel essai face à Sandrine Bonnaire qui héritera en dernier lieu du rôle. A Yann Dedet reviendra du coup le personnage de Gallet, proposé quelques temps auparavant à Claude Berri, qui, comme beaucoup d'autres, sera remercier plus tôt que prévu par Pialat.

       Le film sera bien tourné en quatorze semaines ; Pialat se sera fatigué, épuisé, mis dans tous ses états. A Noël, il tombe malade. Une forte douleur à la poitrine et une tension trop élevée le contraignent à reste couché. « Peu avant Noël, Pialat tombe malade. Il a vingt-quatre de tension, une douleur terrible lui scie la poitrine, il ne veut plus voir personne, pas même Sylvie, il s'enferme dans sa maison, les volets resteront clos pendant près d'une semaine. Chaque matin, Jean-Claude Bourlat et Alain Artur organisent tout pour que le tournage se déroule normalement, les figurants sont en place, là, juste devant la maison, Maurice peut les voir, savoir que tout est prêt. Mais Maurice ne bouge pas. On dépose un plateau devant sa porte, qu'il prend certaines nuits, pas toujours. Certains en viennent à se demander si le metteur en scène n'est pas mort, là, tout seul, Jean-Claude Bourlat téléphone à Toscan, il faut qu'il vienne, tout de suite, le film est arrêté, on n'est pas sûr que Pialat soit encore en vie. »92
Daniel Toscan du Plantier arrive sur le tournage et découvre une équipe au bord de la rupture, désespérée et "prise en otage" par le cinéaste qui s'est enfermé et qui ne veut plus sortir. Il sera question d'appeler les pompiers pour casser la porte et faire sortir Maurice Pialat qui n'a donné aucun signe de vie depuis quelques jours.
Or, le soir même au restaurant, juste après l'arrivée du producteur, Maurice Pialat débarque au milieu de l'équipe, comme s'il avait senti la présence de Toscan du Plantier ; une conversation s'engage entre les deux hommes. « Toscan se demande quelle attitude adopter quand, soudain, Pialat s'arrête un instant de parler, puis : « Les conversations reprennent ? Ces messieurs retrouvent goût à la vie... Ce soir, ils vont pouvoir aller au bordel au Touquet. » De l'humour, vrai ou faux, mais de l'humour. Ou du moins, une tentative d'humour. Et aussitôt il enchaîne : « Et pendant ce temps, moi, je suis seul avec Satan. » La formule se veut drôle, même si elle ne l'est pas forcément, surtout que prononcée d'une voix cassée, guettée par les sanglots. Elle se veut drôle, et pourtant elle exprime la situation du cinéaste, qui porte sur ses épaules ce film qui n'en est pas encore un, qui se bat contre tout le monde, même s'il peut compter sur quelques alliés de circonstance, mais qui n'auront jamais à assumer le film, raté ou réussi. Contre tout le monde, c'est-à-dire contre le cinéma tel que les autres le conçoivent et le pratiquent, capables de dire et de penser que « finalement ça ira bien comme ça ». Au sacrifice auquel consent le prêtre pour sauver l'homme, répond le sacrifice du cinéaste. Pour l'homme de Dieu et pour l'homme de l'art, le combat est le même, et il est solitaire. En ce sens Van Gogh apparaîtra comme le double de Satan. »93 Pour ainsi dire, Pialat est tout seul, se sent abandonné et connaît la détresse de l'artiste face à son oeuvre ; cette oeuvre qu'il parvient finalement à accoucher dans la douleur au terme d'un combat94 féroce contre l'art, contre Bernanos, contre son personnage Menou-Segrais, contre lui-même aussi, contre le cinéma surtout, contre les autres toujours... Ce combat, il le mènera jusqu'au bout ... à trois semaines de la fin du tournage, alors même que le film est est presque bouclé, Pialat décide de tout reprendre, de re-dessiner son film, de tourner à nouveau des scènes déjà "dans la boîte" et considérées alors comme "réussies" ou "passables"... Il tourne jusqu'à quinze minutes de rushes par jour, avec l'énergie du débutant, cette énergie qu'il avait lors de ses tous premiers films et qui ne le quittera jamais. La veille du dernier jour de tournage, Pialat décide même de faire tourner à Yann Dedet la fameuse scène du docteur Gallet qui aura posé tant de problèmes jusqu'ici et pour laquelle Claude Berri avait été sollicité au départ, sans convaincre pourtant. Le lendemain, Pialat et Dedet se retrouvent à tourner une scène de onze minutes, moins découpée, davantage conçue sous la forme d'un long bloc-séquence, ce même type de bloc-séquence qui constitueront finalement la structure narrative d'un film pouvant être pensé en trois parties distinctes95.

       Le film est sélectionné au 40ème Festival du Film de Cannes. Yves Montand est le Président du jury.
       Lors de sa présentation publique, le film se révèle être un véritable"fiasco" : quelques maigres applaudissements ont du mal à se faire entendre parmi les ricanements, les sifflets, les critiques amères d'un public qui ne sera pas tendre, ni avec le film ni avec le cinéaste d'ailleurs. A la sortie, Claude Davy (attaché de presse et ami de longue date du cinéaste) est pris à partie par Daniel Toscan du Plantier et Gérard Depardieu qui l'accusent d'être à l'origine de cet accueil désastreux et qui pensent même à faire retirer le film de la compétition. Comme toujours, c'est Claude Davy qui est considéré comme responsable de cet "échec". Comme toujours, Pialat n'est pas tendre avec lui (lui qui se verra maintes fois reprocher d'être le seul responsable des mauvaises critiques diffusées dans la presse, "comme si c'était lui qui les écrivait ces critiques"...). Claude Davy ne sera pas de l'aventure sur Van Gogh mais reviendra sur Le Garçu (en incarnant justement le rôle du père, dit "le garçu"...une manière pour Pialat de lui rendre hommage... et de lui dire ses regrets ?). La presse quotidienne sera nuancée sur le film. Une lettre voulue par Pialat et écrite par Daniel Toscan du Plantier sera même envoyée à la direction du Festival pour dénoncer le "système", son organisation, la méthode... ce courrier sera considéré comme un geste un peu paranoïaque et sera vite oublié de tous lorsque les rumeurs annonceront le film de Pialat comme le grand gagnant de la compétition.
       En effet, le jury éclate en deux ; certains membres sont déterminés à honorer Les Yeux noirs du russe Nikita Mikhalkov et d'autres, Elem Klimov en tête et ennemi juré de Mikhalkov, n'hésitent pas à menacer de faire un esclandre si jamais le film russe recevait les honneurs du Festival. Le blocage et la crise autour du film russe aurait-ils profité au film de Pialat dont on disait dans les couloirs de la manifestation cannoise qu'il ne recevrait q'un prix, décerné à Gérard Depardieu pour son interprétation merveilleuse de l'abbé Donissan ? En tous les cas, Pialat, parti quelques jours chez son oncle dans la région après avoir fait la promotion de son film, est rappelé le dimanche en urgence car "quelque chose" se prépare...mais personne ne sait vraiment ce qui se trame.
Quelques heures plus tard, Maurice Pialat remporte la Palme, récompense unique en son genre, la plus belle, la plus grande, celle que le cinéaste attendait depuis (trop) longtemps. Sous les applaudissements et sous quelques sifflets (peu en définitive mais déjà trop nombreux pour le cinéaste blessé, vexé, humilié), Maurice Pialat brandit son poing au ciel et déclare : « Je ne vais pas faillir à ma réputation. Si vous ne m'aimez pas, je peux vous dire que je ne vous aime pas non plus. »
       Au journal télévisé du soir, Pialat affirme sa fierté... celle d'avoir gagné... le mot
« gagner » a son importance pour lui... et personne ne pourra le contredire dans la mesure où aucun film français n'avait remporté cette Palme depuis vingt et un ans. François Mitterrand, Président de la République française, appellera le jour-même et en personne Daniel Toscan du Plantier pour le féliciter et lui dire sa satisfaction d'avoir "financé" un tel film. « Cette Palme d'or du quarantième Festival de Cannes a force de symbole. Elle récompense l'oeuvre d'un cinéaste qui a su s'inspirer d'un de nos grands écrivains. Elle désigne le cinéma comme terre d'écriture et de beauté. Elle montre la vitalité que peut et doit connaître le cinéma français », déclarera François Mitterrand.

       Malgré tout, Maurice Pialat restera définitivement déçu... déçu d'avoir eu une « Palme au rabais » comme il le dira lui-même, déçu d'avoir été "rejeté" par une partie du public et d'une critique loin d'être unanime à l'égard de son film, profondément affecté d'avoir obtenu un prix pour le moins contreversé... même si aujourd'hui personne ne peut admettre de doute sur la puissance de ce film, rare, unique, magistral.
       
       Le film sortira en salles le 02 Septembre 1987.

Loulou, A nos amours, Police, Sous le Soleil de Satan, Van Gogh, Le Garçu

Notes de bas de page

Les "Portraits de Cinéastes" de Cadrage - Une collection dirigée par
© Cadrage/Arkhome 2004