par Rémi Fontanel


      
     
L'Art de l'excellence

      

Loulou, A nos amours, Police, Sous le Soleil de Satan, Van Gogh, Le Garçu

Notes de bas de page

       • A la sortie de Sous le soleil de Satan Maurice Pialat a soixante deux ans. Même avec le temps, il ne parviendra pas (jamais d'ailleurs) à avoir quelques mots positifs à l'égard de ses propres films. Sous le soleil de Satan ne fait pas exception à la règle ; au point qu'il ira même dire qu'il regrettait de l'avoir réalisé tellement les défauts en étaient importants.
       Après ce film il aura vaguement été question d'une adaptation de Mort à crédit de Louis-Ferdinand Céline (dont l'écriture aurait évidemment été confiée à sa femme Sylvie)... puis à un film sur les enfants d'Izieu... rien n'aboutira car c'est finalement un projet vieux de plus de trente ans qui refera surface : Van Gogh96. Evidemment, Maurice Pialat préférait Nicolas Poussin et aurait même pensé à adapter les derniers mois de Georges Seurat à l'écran mais c'est finalement le plus célèbre et le plus meurtri de tous qui l'intéressera.

       Tout démarre vraiment lorsque Daniel Auteuil, fort du succès rencontré avec Ugolin (in Jean de Florette et Manon des sources de Claude Berri), sollicite Maurice Pialat. L'acteur veut tourner avec les plus grands, donc avec lui et il lui propose une adaptation du Baudelaire de Bernard Henry-Lévy ; même si l'entente est bonne entre les deux hommes, Maurice Pialat refuse (après avoir refermer le livre aussi vite qu'il l'aura ouvert) probablement mal à l'aise avec la perspective d'une reconstitution d'époque en haut de forme.

 
 
Daniel Auteuil
Daniel Toscan du Plantier
Marin Karmitz

       Même si Sous le soleil de Satan a remporté la Palme d'Or au Festival du Film de Cannes, il n'est pas question pour Daniel Toscan du Plantier d'assumer à lui seul la production du Van Gogh de Maurice Pialat. Le producteur ne connaît que trop bien le réalisateur. Aussi, Daniel Toscan du Plantier a l'idée de le présenter à Marin Karmitz, producteur célèbre et talentueux qui pourrait bien être intéressé par une collaboration sur le financement du projet. Ce dernier organise un repas chez lui, rue Guynemer à Paris. « Ce soir-là, un maître d'hôtel ganté de blanc les accueille. D'entrée, Pialat s'adresse à lui : « Vous faites de l'eczéma ? C'est pour éviter de vous gratter que vous portez des gants ? Moi aussi j'ai eu ce problème... » Une manière pour lui de pointer l'incongruité de la mise en scène, mais le malheureux n'y est pour rien et ne peut souffler mot. Tout au long de la soirée, Maurice le prendra à témoin, feignant de vouloir l'associer à une conversation à laquelle il ne peut prendre part. Une façon aussi de signifier à leur hôte qu'il n'appartient pas au même monde. (...) Il existe une explication complémentaire à la fixation de Pialat sur le maître d'hôtel. Marin Karmitz est aussi un amateur d'art et un grand collectionneur, il a montré à ses invités les toiles de maître qui ornent les murs de sa résidence. Le producteur plus riche que l'artiste, le marchand et le peintre, le docteur Gachet et Van Gogh, Claude Berri et Maurice Pialat. Le projet prétexte à l'organisation du dîner n'a pas été abordé encore quand, au dessert, Karmitz affirme, en substance, que cette histoire d'un artiste pauvre doit être faite pauvrement. Du film, il ne sera ensuite plus guère question, Toscan comprend que Pialat en a assez, qu'il faut expédier la soirée. »97 Selon Marin Karmitz, s'il envisageait de produire le film de façon modeste ce n'était pas seulement par souci d'économie mais bien pour évacuer tout risque illustratif inhérent à la reconstitution historique. Il imaginait un film bressonnien et Maurice Pialat imagina son film sans lui... du moins durant quelques temps ; sur le chemin du retour, Pialat dira clairement à Toscan du Plantier qu'il ne ferait pas le film sous la houlette de Karmitz heureux toutefois de n'avoir pas complètement perdu sa soirée : « Ce soir j'ai trouvé le sujet de mon film sur Van Gogh : c'est un type, il est sur le quai d'une gare, il prend le train pour Auvers. il a cent tableaux à peindre, trois mois à vivre, il s'appelle Van Gogh et il n'en a rien à foutre. »98 Malgré cela, quelques jours après cet épisode, Maurice Pialat rappelle Marin Karmitz (en égratignant Daniel Toscan du Plantier au passage) et lui demande de participer au projet. Durant deux mois et demi, les deux producteurs travailleront de concert sur cette production avant que Marin Karmitz ne décide de mettre un terme à cette collaboration jugée trop difficile. L'amitié, le respect mutuel entre Maurice Pialat et Daniel Toscan du Plantier auront finalement permis à ce film de voir le jour aussi et surtout parce que Toscan du Plantier sera, quelque part et fidèlement, le « Théo » de Pialat ; le « Théo » plus que le « Gachet » d'ailleurs, reconnaîtra lui-même Pialat, admettant aussi mais à manière, la qualité du travail effectué par son producteur, toujours au chevet d'un film dont le montage financier ne fut pas chose facile... comme d'habitude, comme toujours lorsqu'il aura fallu accompagner un film de Pialat.

       Comment Maurice Pialat a t-il raconté Vincent Van Gogh ? Des recherches effectuées, des textes, des témoignages, des lettres, de tout ce qui fut récolté, il n'en reste rien dans le film... rien qui soit identifiable, repérable. Aussi, rares seront les scènes où l'on verra le peintre à l'oeuvre ; tout juste quelques plans qui montrent la fin d'un travail (les moments où le peintre termine sa toile), une main en plan serré (celle de Pialat lui-même) qui, au début du film, vient poser du bleu sur une toile... A quelques jours du tournage, Pialat déclarera dans Le Monde : « ce qui m'intéresse c'est la création, un homme qui peint mais qu'on ne voit pas peindre. »
       Maurice Pialat passera plusieurs mois à la préparation de son film (plus d'un an se sera écoulé entre l'idée et la finalisation de l'écriture) ; Daniel Auteuil l'aura attendu, refusant certaines autres propositions pour pouvoir incarner le peintre ; cheveux coiffés en brosse, barbe "roussie", l'acteur s'est préparé, trop peut-être aux yeux de Pialat qui décidera de se passer de ses services. La raison : Scapin. En effet, Pialat reprochera à Auteuil de jouer dans Les Fourberies de Scapin de Molière en Avignon alors même qu'un grand rôle de cinéma l'attendait... pourtant l'acteur n'avait rien accepté d'autre en un an et demi passé à attendre que le cinéaste démarre son projet. « Tu n'es capable que de jouer dans les films de Berri », lui lancera Maurice Pialat énervé lorsque Daniel Auteuil lui expliquera qu'il a accepté de jouer ce rôle au théâtre pour sa mère (explication simplement inconcevable pour le cinéaste). Auteuil ne tournera pas avec Pialat qui se mettra en quête d'un autre acteur.
       Fred Chinchin (des Rita Mitsouko), Lambert Wilson ou encore Jean-Hugues Anglade seront approchés ; mais celui qui s'imposera sera évidemment Jacques Du tronc ; « évidemment » car Pialat voulait travailler avec lui depuis fort longtemps, depuis Loulou en fait époque durant laquelle les premiers contacts furent pris entre les deux hommes.

       Le "vrai" tournage débute en Juin 1990 après avoir connu des démarrages, des interruptions, des reprises qui n'en furent jamais vraiment. Impossible de tourner à Auvers-sur-Oise à cause des avions qui sillonnent le ciel ; ainsi, c'est en Tourraine que s'installe l'équipe, à Richelieu (là-même où Roman Polanski a tourné Tess, là où Olivier Assayas et Raoul Ruiz ont tourné respectivement quelques séquences des Destinées sentimentales et du Temps retrouvé), mais aussi à Marigny-Marmande et Saint-Rémy-sur-Creuse. Jean-Claude Bourlat, fidèle compagnon du cinéaste99, ne sera pas sur le tournage, mais aux côtés de Robert Enrico pour son film La Révolution française. Maurice Pialat affirmera que si Jean-Claude Bourlat avait été là, le film aurait pu être réussit (puisqu'il le considèrera comme raté, comme beaucoup d'autres de ses films d'ailleurs).
       Costumes, décors, langage : tout doit être conforme à ce qui existait à l'époque, en 1890 ; mais les mots ne doivent en aucun cas venir heurter l'oreille du spectateur, les objets ne doivent pas non plus se faire trop remarquer à l'image. Les tiroirs des meubles sont remplis de linge de vaisselle y compris ceux qui ne seront pas ouverts à l' écran ; les sièges des wagons seront refaits à neuf comme l'étaient alors les wagons de première classe fin 19ème. Puis il sera demandé aux acteurs de porter leurs vêtements (le moins de chapeaux possible d'ailleurs, les coiffures naturelles étant toujours privilégiées aux perruques) quatre à cinq mois avant le tournage pour qu'ils puissent s'en imprégner et ne plus y penser le moment venu. Quant aux scènes de danse, tous les dimanches, les acteurs en répètent cinq, en costumes, avec les musiciens également, de sorte que le cinéaste puisse choisir celle qui lui conviendra le jour du tournage. Le travail de décor doit être effacé, pour que la vérité émane des acteurs et d'eux seuls. Le décor, les costumes, le maquillage doivent servir les acteurs mais s'effacer dès lors qu'ils viennent illuminer le plan. De la préparation, des plans élaborés en amont du tournage, de ce qui fut prévu des mois avant les prises de vues, il ne restera pas grand chose car, comme d'habitude, la fraîcheur du moment vécu doit l'emporter sur tout le reste, c'est-à-dire sur les repères qui pourraient venir engluer, enraciner le récit, les acteurs, le film tout entier. Ainsi, comme le montrent les essais, Jacques Dutronc devait avoir les cheveux teints, une prothèse pour l'oreille coupée et quelques costumes divers. Mais au moment du tournage, plus rien : plus de teinture, plus de prothèse, plus de costume. « Van Gogh portera la veste de Dutronc, taillée dans une matière spéciale, un tissu japonais que personne ne remarque mais que tout le monde
voit. »
100

 
 
Jacques Dutronc : Vincent Van Gogh
Gérard Séty : le Docteur Gachet
Bernard Le Coq : Théo Van Gogh

       Gérard Séty (le Docteur Gachet) sera le premier acteur sélectionné par Maurice Pialat ; pour sa ressemblance avec son personnage. Il sera aussi l'acteur le plus bousculé par le réalisateur qui, comme souvent, n'hésitera pas à en rajouter afin de le plonger dans une certaine angoisse (probablement nécessaire et bénéfique à sa prestation), amplifiée par les remarques de Jacques Dutronc qui ne l'épargnera pas non plus. Ce dernier lui fera croire notamment que Maurice Pialat exigeait que tous les acteurs sachent parfaitement leur texte pour le lendemain matin. Impossible de croire cela surtout venant de la part de Pialat qui aime l'improvisation et la prise de risque constante. Jacques Dutronc quant à lui, connaissait son texte par coeur, à la virgule près ce qui impressionna le cinéaste étonné de voir son aisance et sa capacité à prendre certaines phrases d'une scène et les déplacer dans une autre à sa guise.101 Exigeant avec Gérard Séty, distant avec Jacques Dutronc (à qui il ne s'adressait jamais directement, préférant passer par un tiers), réconfortant avec Bernard Le Coq (Théo), Maurice Pialat effectuera un travail minutieux avec ses acteurs pour que ces derniers donnent le meilleur d'eux-mêmes. Pour le rôle de Marguerite Gachet (au centre du film, aussi importante que le peintre lui-même à en croire le cinéaste qui voulait intituler son film La Fille du Docteur Gachet), Sandrine Bonnaire fut approchée, mais déclina d'elle-même l'offre s'étant engagée sur un film avec Marcello Mastroianni (Dans la soirée de Francesca Archibugi) et se jugeant également trop mature, trop vieille pour ce rôle. C'est finalement Alexandra London qui incarnera la fille Gachet alors que Corinne Bourdon (la mère du garçon ressuscité dans Sous le soleil de Satan) sera Jo, la femme de Théo.

 
Alexandra London : Marguerite Gachet
Corinne Bourdon : Jo

       Pour les autres acteurs, comme d'habitude, ils arriveront presque "par hasard" dans le film, débarquant de toutes parts, s'imposant au cinéaste presque naturellement. Chantal Barbarit, la dame qui faisait le ménage dans le gîte où étaient logés Maurice et Sylvie Pialat sera la bonne des Gachet dans le film (l'émouvante Mme Chevalier). Didier Barbier, le secrétaire particulier de Jacques Dutronc et professeur de mathématiques de son fils, sera l'idiot du village. André Bernot, qui a enseigné le solfège à Françoise Hardy sera l'accordéoniste de la taverne et enfin, Lise Lamétrie, gardienne d'immeuble de la rue Rousselet où vivaient les Pialat à Paris, incarnera l'étonnante Mme Ravoux (l'aubergiste). Quant à Elsa Zylberstein (qui dit devoir beaucoup à Pialat qui lui offrit son premier grand rôle au cinéma), elle passera du simple rôle de figurante au rôle de Cathy (la jeune prostituée) après que l'actrice prévue pour le rôle ne tombe malade lors du tournage.

       Le tournage fut difficile. Les acteurs ont dû s'adapter rapidement à la « méthode Pialat », aux exigences du metteur en scène qui poussera quelques colères, qui s'emportera, qui demandera à ce que l'on recommence, une fois, deux fois, dix fois. Lors d'une scène (la soupe à l'auberge) entre Chaponval, le chef de gare (interprété par Maurice Coussoneau, qui jouait aussi le Directeur dans L'Enfance nue) et Vincent Van Gogh, Maurice Pialat décide tout d'un coup de tout stopper. La faute à Maurice Coussoneau qui n'était pas dans le bon ton (du moins celui attendu par un Pialat perfectionniste). Ce sera finalement Jean-Pierre Duret, l'ingénieur du son, qui viendra débloquer la situation en proposant à l'acteur de parler moins fort... la réussite ne tient à chaque fois à rien mais c'est ce fameux « rien », ce petit détail qui peut tout faire basculer, que le cinéaste pourchassera sans cesse afin d'arriver au mieux, ou au moins pire si l'on devait s'en tenir à l'avis du cinéaste sur son propre film (sur ses propres films d'une manière générale). Jean-Pierre Duret collaborera avec Maurice Pialat pour la première fois sur Van Gogh. Comme Jean Renoir, Maurice Pialat voulait capter tous les sons, en direct, sans interruption, dans le vif de l'action. Capter la totalité de l'instant ; rien ne devait être dissocié, oublié, écarté, retouché, postsynchronisé (du moins le moins possible) et les accidents étaient pris en compte, exploités, donnant ainsi un certain rythme nouveau à la scène.
       Pour Van Gogh, la technique ne changea pas : aucune répétition, travail sur le vif, sur la corde... chacun doit anticiper, improviser, s'adapter, être prêt et présent au bon moment. Pialat n'avait rien préparé ; le film était en lui, surgissant sans cesse, sans avertir comme si la recherche de l'imprévu, de l'inattendu conditionnait toute la quête d'un cinéaste qui luttera sans cesse contre la technique, ses lourdeurs et ses contraintes. « Il faut tout faire comme si rien n'était organisé. Être prêt à ne pas être prêt »102 dira Marie-Jeanne Pascal, l'assistante de Maurice Pialat sur le tournage. Van Gogh connaîtra aussi ses querelles malgré un démarrage encourageant et finalement assez calme. Le chef-opérateur Emmanuel Machuel sera remplacé par Jacques Loiseleux qui sera remercié lui-aussi après quelques jours, pour être finalement remplacé à nouveau par Emmanuel Machuel qui reviendra avant de laisser sa place en définitive à Gilles Henry (l'un des assistants de Jacques Loiseleux) qui terminera le film. Comment éclairer un tel film alors que le peintre lui-même savait comme personne injecter la bonne lumière dans ses toiles ? Maurice Pialat voulait, attendait, espérait la bonne lumière, la bonne texture, la bonne chaleur... rien de débordant, de trop expressif... la lumière juste, juste la lumière en quelque sorte. Pourtant le geste est là, le film est éclairé, cadré comme aucun autre film de Pialat. Et son Van Gogh ne ressemble à aucun autre car ce n'est pas un film sur la peinture qui l'intéresse mais bien un film sur la vie, sur un homme, sur un artiste qui mange, boit, fait l'amour et quelquefois, rarement dans le film certes, se met à peindre, mais entre deux pauses seulement.

       Sur onze films tournés par Pialat, six d'entre eux se sont interrompus en cours de tournage. Ce fut le cas de Van Gogh qui devait coûter 40 millions de francs et qui nécessita une rallonge de 20 millions supplémentaires. Maurice Pialat remercia son Directeur de production avant de s'en prendre aussi à Claude Abeille (représentante sur le terrain de Daniel Toscan du Plantier habitué à ce genre d'aléas) sur qui il hurla, qu'il bouscula, qu'il fit tomber sans le vraiment le vouloir et qu'il vit finalement partir aussi vite sans pouvoir la retenir. Six mois après, le cinéaste rappela la femme, faisant son "méa culpa" ; c'est ainsi que redémarra le tournage... ou presque. En effet, Pialat qui n'aimait pas son film, voulu le recommencer et se sépara de certains de ses collaborateurs ; quand cela ne va pas, Pialat « change le bébé en même temps que l'eau du bain. »103
       StudioCanal
, récemment créé, injecta de l'argent dans le projet et permit au tournage de reprendre (c'est à ce moment là que Pialat tournera la scène de la danse, deux jours durant sans interruption avec une équipe réduite et loin des décors et costumes initialement prévus). C'est bien dans l'urgence que le film se terminera après une ultime interruption durant laquelle auront aussi été changés de nombreux chefs d'équipe (les remplaçants débarquèrent sur le tournage, sans aucune indication, tentant de prendre les choses au vol).

       Hélène Viard première chef-monteuse fut également très vite remerciée en n'ayant sans doute pas le temps de montrer tout son talent. A ce moment-là, Maurice Pialat n'a vu aucun rushes, aucune séquence montée mais il sait que son film n'est pas bon ; il sait aussi qu'il sera sans doute moins mauvais que prévu s'il fait appel encore une fois à Yann Dedet. Ce dernier se retrouve avec quinze bobines : à lui de se débrouiller avec tout ça.
       Le tournage enfin bouclé, Pialat retrouvera Dedet au montage et décidera de tester son film, de voir ce qu'il est possible de faire en commençant par la scène du cabaret. « L'ensemble est admirable, musique, fumées, silences, chansons, prostituées, militaires, artistes, absinthe, vin rouge, accordéon, danse, sentiments, sexe, peinture, cancan, comme le précipité d'une époque, comme une concentration de tous les thèmes et figures abordés par le film. »104
Évocation de la Première Guerre mondiale (avec le passage de
La Butte rouge
de l'accordéoniste), allusion à la Commune (avec
Le Temps des cerises
chanté par la poignante Mme Chevalier), hommage à John Ford à travers la chorégraphie de la danse de la taverne plaquée sur celle du début de Massacre à Fort Apache, Pialat gardera ces clins d'oeil mais saura aussi se débarrasser du reste, du "trop encombrant" que le film n'aura pas voulu, n'aura pas accepté. C'est ainsi que le monologue de Van Gogh sur Cézanne disparaîtra au montage, tout comme une scène de six minutes consacré à un notaire qui n'avait finalement pas sa place dans ce film. Ainsi, Pialat travaille à l'instinct, coupe, tranche dans le vif, vérifie, teste, garde ou élimine sans aucune retenue vis-à-vis de son film ; créer, c'est se battre avec sa création.105 Chez Pialat, le travail de montage aura toujours forgé la dimension pictural de son cinéma : « là où Van Gogh tord la forme, l'espace, la couleur et la pâte, Pialat tord l'espace et le temps du cinéma. Il n'est pas plus aisé de chiffrer le temps qui s'écoule entre l'arrivée de Vincent à Auvers-sur-Oise et sa mort (en réalité soixante sept jours) que d'estimer la durée de la fiction d'A nos amours. »106 Pialat est un peintre non pas seulement parce qu'il sait travailler les formes, les lumières, les textures. Maurice Pialat est un peintre aussi et surtout dans sa manière de travailler le temps et l'espace, dans sa façon de les tordre, de les appréhender, de les rendre sensibles au regard. « De même que la peinture de Van Gogh n'est pas représentation de la vie, mais par sa matière témoigne du geste, de l'élan vital, de l'investissement libidinal qui l'a faite exister - en un mot qu'elle est dans la vie et non à côté ou en face à la façon de l'image dans le miroir -, le cinéma de Pialat, tout entier énergie, sensation, pulsion, matière, consiste à vivre au lieu de « faire du cinéma ». »107

       Début 1991, Maurice Pialat montre une première version non aboutie de quatre heures et demie à Daniel Toscan du Plantier qui lui demande de continuer et de presser le pas pour pouvoir présenter le film au Festival du Film de Cannes. Quelques semaines plus tard, une projection est organisée à Neuilly au siège de la Gaumont pour Gilles Jacob (Délégué Général du Festival du Film de Cannes). Cette projection a lieu en présence de Jacques Dutronc, de Nicolas Seydoux (Gaumont) et de Francis Bouygues ; tous sont émerveillés par le résultat. Le film sera terminé en trois semaines, soit quatre cent collures dont on se demande encore comment elles ont pu tenir le choc avec un temps de séchage aussi court.

       Le film sort sur les écrans le 30 Octobre 1991 et reçoit la visite de plus d'un million trois cent mille spectateurs. Si le film est bien reçu à Cannes par la presse et le public (il l'aurait sans doute été un peu mieux si la réputation du cinéaste ne l'avait pas précédée), il ne reçoit en revanche aucun prix. Il ne sera d'ailleurs pas distingué à la cérémonie des Césars où seul Jacques Dutronc recevra un prix d'interprétation alors que Tous les matins du monde de Alain Corneau rafle tous les prix sur son passage. Maurice Pialat vivra cet échec comme un camouflet qu'il ne sera pas prêt de digérer. Pialat ne digèrera pas non plus cette reconnaissance faite à son acteur, seul à avoir pu tirer satisfaction de la cérémonie. Plus tard, Maurice Pialat ne cessera de dire que son acteur ne fut pas à la hauteur et qu'il aurait saccagé son film par sa prestation plus que médiocre. Les deux hommes ne se parleront plus, Maurice Pialat décidant de raccrocher systématiquement le combiné à chaque fois que Jacques Dutronc tentera de l'appeler. Pour autant, on sait aussi qu'il ne tarira pas d'éloges sur son acteur dans d'autres émissions (notamment dans l'émission télévisée Spécial cinéma en 1991 diffusée sur la Télévision Suisse Romande).

       Le 27 Janvier 1991, Maurice Pialat sera père pour la première fois d'un petit garçon prénommé Antoine.
       1991 reste bien l'année de tous les succès pour Maurice Pialat. Si Vincent Van Gogh n'aura jamais été père, Maurice Pialat le deviendra au moment où il réalisera sans doute le film le plus important de sa vie.

       C'est bien en 1991 que la boucle d'une oeuvre et celle de toute une vie commencent à se confondre (car les deux sont inextricablement liées chez Pialat).
       De L'Enfance nue au Garçu, il y a de nombreux films certes mais finalement une seule vie qui prendra désormais un sens nouveau à travers la perspective d'une filiation charnelle que le cinéaste finira d'explorer dans son ultime film.

Loulou, A nos amours, Police, Sous le Soleil de Satan, Van Gogh, Le Garçu

Notes de bas de page

Les "Portraits de Cinéastes" de Cadrage - Une collection dirigée par
© Cadrage/Arkhome 2004