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Le
Dernier plan par Fabien Boully
Le Garçu (1995)
Dans
le dernier plan du dernier film de Maurice Pialat,
Le Garçu (1995), une très belle
jeune femme sanglote, assise à la table d'un
petit restaurant à Paris. Sophie (Géraldine
Pailhas) parvient difficilement à contenir
les larmes d'un irrépressible chagrin.
A ses côtés, hors-champ, on sait que
Gérard (Gérard Depardieu) se tient silencieusement
près d'elle, cet homme avec lequel elle a eu
un petit garçon (Antoine Pialat), turbulent
mais très attachant, et qui se trouve lui aussi
non loin de là. Pourquoi les larmes de Sophie
nous émeuvent-elles tant ?
Pourquoi ce chagrin, si digne dans sa discrétion,
donne-t-il le sentiment de concentrer et de condenser
la charge émotionnelle de tout le film ?
Pourquoi est-ce avant tout, de l'uvre immense
de Maurice Pialat, cette ultime image - le dernier
plan de tout son cinéma - que l'on voudrait
garder en mémoire ?
Sous une forme en apparence fragmentaire, digressive
et déliée, Le Garçu trouve
son unité dans une question essentielle qui
le traverse de part en part : qu'est-ce qui fait notre
attachement à l'autre ? Et la matière
première du Garçu est faite de
l'entremêlement de liens entre des personnages
qui font l'épreuve de l'énigme, le plus
souvent douloureuse, parfois même insupportable
ou irritante, de cet indéfectible attachement.
Le personnage de Gérard, en premier lieu, dans
lequel on a pu reconnaître l'alter ego de Pialat,
ce qui confère au film la dimension d'un subtil
autoportrait, donne l'impression de se démener
au milieu de liens de toutes sortes
- amoureux, paternels, filiaux, amicaux, sexuels,
etc. - sans trop savoir comment se situer par rapport
à chacun d'eux. Ainsi, après s'être
séparé de Sophie, il ne cesse de revenir
et revenir encore auprès d'elle, jusqu'à
l'intrusion
(la surprise de l'énorme camion-jouet amené
en pleine nuit), sans qu'il soit bien clair si c'est
pour être auprès de son fils ou parce
qu'il ne supporte pas de savoir Sophie avec son nouvel
amant, Jeannot (Dominique Rocheteau). Sophie quant
à elle, souffre de la manière odieuse
dont la traite parfois Gérard, mais cultive
le regret ne pas avoir été aimée
par lui comme Jeannot l'aime : avec tendresse et en
étant présent auprès d'elle et
de leur fils.
Les mots les plus importants entendus dans ce
film sont alors ceux que Gérard assène
à Sophie un peu avant ses larmes dans le restaurant
: « Ton attachement pour mon père
toi, t'adores la famille des autres parce que t'as
pas eu de grands-parents », lui dit-il,
à la limite de le lui reprocher, mais non sans
conclure : « C'est important les
grands-parents
quand on n'en a pas eu, c'est
vrai que ça manque. » Mis
en doute, mais pourtant reconnu comme relevant d'une
nécessité, le lien affectif que Sophie
a tissé avec le père de Gérard
- le garçu - devient le symbole de tous les
liens infiniment problématiques que charrient,
comme une douleur secrète et qui parfois vient
au jour, tous les personnages de ce film.
Si les larmes de Sophie nous touchent alors si
profondément, c'est que Pialat paraît
avoir voulu laisser son film en suspens sur l'expression
même de la souffrance intime dont l'attachement
aux êtres est la source. Sophie pleure sans
doute moins de ne pas avoir été aimée
comme elle le souhaitait par Gérard que de
constater entre eux la persistance d'un lien distendu
mais tenace qui transporte avec lui son cortège
de rancurs passées. Elle pleure aussi
sur le manque de volonté ou de courage - sans
aucun doute une faiblesse mais aussi un admirable
penchant du
cur - qui l'empêche une fois pour toute
d'en finir avec cette relation compliquée et
insatisfaisante qui la laisse amère.
Nombreux sont les personnages de Pialat, hommes
ou femmes - qu'on songe à Jean (Jean Yanne)
dans Nous ne vieillirons pas ensemble
(1972) ou à Suzanne (Sandrine Bonnaire) dans
A nos amours (1983) - ne sachant pas profiter
du bonheur qu'ils possèdent au présent
et qui courent et se lamentent après que ce
bonheur est définitivement perdu. Ils semblent
porteurs d'un vice d'insatisfaction et d'une peur
de se lier qui les obligent à des comportements
détestables qui les torturent plus encore qu'ils
ne blessent ceux qu'ils aiment. Sophie n'appartient
pas à cette catégorie de personnages,
mais elle a eu un enfant avec l'un de ceux-ci. Au-delà
du personnage de Gérard, c'est donc avec la
part la plus dure du cinéma de Pialat que Sophie
se retrouve à jamais liée. Comment ne
pas ressentir que ses larmes sont aussi l'expression
de la douleur engendrée par cette dureté
? Désormais que l'on sait l'uvre définitivement
achevée, comment ne pas penser que Pialat a
délibérément voulu, avec l'absence
de concession qui le caractérisait, mettre
en avant le visage de son uvre le plus rude
? C'est en tout cas la raison pour laquelle, en dernier
ressort, les larmes de Sophie nous apparaissent si
bouleversantes.
[Texte écrit
pour la revue australienne Senses
of cinema, Issue n°25 (March-April 2003)
et publié avec l'autorisation de son auteur.]
Fabien Boully
Enseignant en "Etudes Cinématographiques
et Audiovisuelles" à l'Université
Paris X de Nanterre.
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