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Six
fois une heure par Dominique Campet
Analyse de La Maison des bois (1971)

Il y va d'un masochisme à voir sur un écran
de cinéma une série télévisée
de six heures ; mais cela procède aussi du
secret espoir de lever l'opacité qui pèse
sur l'image télévisuelle, de l'absoudre
de son mode de réception qui la broie jusqu'à
la rendre insignifiante et transparente. De la salle
de cinéma naît une nouvelle sollicitation
du regard qui pervertit et dévoie l'œuvre
feuilletonnesque. Débarassée de la césure
hebdomadaire qui fonde et justifie une répétitivité
hypnotique, elle est ainsi l'objet d'une exhibition
forcée où elle risque de dévoiler
une partie des rapports troubles qu'elle entretient
avec le cinéma.
La mise en jeu est là d'autant plus grande
qu'il s'agit d'une dramatique tournée par un
metteur en scène dont l'œuvre cinématographique
procède d'une cohérence certaine. Or,
par son sujet même - la chronique des habitants
d'une maison pendant la guerre de 14-18 - La Maison
des bois appartient à une tradition de
la dramatique « à la française
», héritière de l'école
des Buttes-Chaumont, qui a ses rites et ses images
privilégiées. Car la série télévisée
n'a pas renié ses ancêtres : les romans
feuilletons, fleurons des journaux dans la seconde
moitié du xixc siècle, jouaient déjà
sur des héros qui, du fait de leur présence,
suffisaient à reconduire à l'infini
les situations. Une écriture codée et
une série des clichés en garantissaient
la lisibilité immédiate et l'attachement
que crée la répétition, sous
couvert de décalages et de variations superficielles.
De même, il y a une prédilection française
pour des thèmes qui sont à la télévision
nationale ce que la Conquête de l'ouest est
à la série B américaine : la
guerre et ses rumeurs, qui parcourent, assourdies,
l'arrière ; les difficultés de ravitaillement,
l'univers guerrier des enfants ; et bien sûr
l'éternelle campagne où peuvent être
photographiées les figures de notables. Avec
sa cohorte de détails « historiques ou
qui le deviennent à force d'être répétées
» : « c'est comme dans le temps »
disent les grand-mères ravies, avec ses vues
sucrées de la nature qui laissent entrevoir
une saine émulation avec Renoir ou Manet, la
télévision a créé une
imagerie de « la France profonde ».
La Maison des bois ne déroge pas
à ces règles. De longs plans de cygnes
ou de paysages irisés par le petit matin tranchent
avec la crudité habituelle de la lumière
dans les films de Maurice Pialat : il y a parfois
une gratuité, une banalité de l'image,
comme si s'évanouissait la quête d'un
statut précieux et rare qui est à l'œuvre
au cinéma.
La pesanteur par laquelle se marque l'empreinte télévisuelle
s'exprime dans les multiples fins possibles qui sont
tour à tour relayées par un nouvel épisode.
Une cruelle impression d'inutilité se dégage
des errements narratifs qui tiennent leur cohérence
du seul caractère feuilletonnesque. Et le jeu
d'acteurs comme Pierre Doris, par un manque total
de retenue et de nuances, renforce la lourdeur de
séquences qui sont inséparables de la
durée particulière du genre ; car de
l'éti-rement fatal ainsi provoqué, résultent
un affadissement de l'univers de Pialat et la rupture
du fragile équilibre qui lui permettaient dans
L'Enfance nue de côtoyer le mélodrame
sans jamais s'y enferrer. Il en résulte aussi
l'impossibilité de préserver des temps
forts d'une impudeur qui tendent à l'obscénité,
comme il en existe dans Passe ton bac d'abord,
notamment lors de la scène qui oppose une mère
à sa fille ; il y a un laisser-aller de la
dramatique, qui, du fait de sa durée, oblige
à montrer ce qui ne devrait être que
deviné.

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