| 
La
Gueule ouverte ou les corps suppliciés par
Candice Kokolewski
La Gueule ouverte (1974)
Un corps que la vie abandonne.
Un corps qui veut vivre.
Un corps qui vit ce qu’il voit.
Trois corps parmi d’autres.
Trois corps éprouvés.
Une scène d’exposition livrera les
deux premiers. Le déjeuner s’achève.
La mère et le fils tentent de maintenir un
semblant d’échange lors d’une conversation
qui avortera car l’un comme l’autre ne
fournissent les réponses attendues. Le film
a commencé depuis seulement quelques minutes
lorsque prend place ce plan-séquence. La caméra
fixe a resserré son cadre sur ces deux corps
assis côte à côte. Une disposition
qui n’obligera pas à affronter le regard
de l’interlocuteur. La liberté de taire
sa parole pour en maîtriser l’orientation.
Chacun, trouvant les mots de l’autre déplacés,
fait ainsi glisser le dialogue vers un autre centre
d’intérêt. Le malaise provoqué
à chaque fois aura d’ailleurs un dénominateur
commun : l’infidélité. La mère
regrette que son fils trompe sa femme alors le fils
choisit de parler de la jalousie de sa mère
trompée. Aucun des deux n’accepte de
se reconnaître dans l’identité
infâmante que lui attribue l’autre.
Des identités déplaçantes
qui leur refusent une position d’équilibre.
Nathalie, la femme de Philippe, est persuadée
que la maladie de la mère a été
causée par l’irresponsabilité
de son mari coureur.1
Par son état, la souffrante
conquiert une place qu’elle n’a jamais
eu : elle nécessite une prise en charge que
le père comme le fils devront assumer. Elle
sait ce qui leur en coûte.2
Elle dérange parce qu’elle instaure un
autre ordre des choses.
Un autre positionnement qui inverse les rôles.
La chute à la fin du repas dit tout cela. Un
vacillement comme dépossession de ses propres
forces, comme aveu d’abandon d’un siège
qu’elle ne peut plus tenir.
Un moment où la mère et le fils
partageront ce qu’ils ne partagent plus : un
contact charnel, un regard.
Mais pour tous deux, juste un instant de faiblesse
qui bouleverse définitivement leur rapport.
Auparavant, la musique imposée par Philippe
(même si, une fois le disque lancé, il
demande l’avis de sa mère) souligne un
sérieux besoin de se réapproprier un
espace et un temps purement personnel (elle vit temporairement
chez eux) pour reconstruire ce que l’effondrement
de sa mère met en branle. L’opposition
debout-assis condamne déjà celle qu’on
ne retrouvera plus qu’alitée. Quant à
Philippe, il est celui dont la caméra suit
les mouvements.
Dès cette séquence (avant que le cadre
fixe ne soit établi, on le voit fermer une
fenêtre, ensuite élargissement du cadre
quand il se lève), et par la suite dans ses
allées et venues à l’hôpital
puis dans ses trajets Paris-Province.
Un va-et-vient, un mouvement qui répète
toujours le même et l’autre. La description
d’une instabilité chronique.
A l’égard des femmes. Parce qu’il
est aimé mais mal. Sa mère, sur les
dires de Nathalie, s’est plus préoccupée
de son mari que de lui. Son couple n’a plus
guère de raisons d’être. Lorsque
Philippe rentre de nuit et annonce à sa femme
que les jours de sa mère sont comptés,
celle-ci ne trouve que ces mots : « Tu savais
bien que ça allait arriver un jour ou l’autre.
» Une violence accusée par une prise
de distance physique : alors qu’il s’était
rapproché d’elle, il change de place
et s’isole. Un épanchement que Philippe
recherchera alors ailleurs, avec d’autres corps
(même si parfois leur relation est consommée).
Un besoin impérieux de se sentir en vie
face à cette mort qui arrive. La scène
du début où la mère subit des
examens convoque un passage au noir. Le corps allongé
est radiographié, la machine imprime ses comptes
sur ce corps qui n’est déjà plus
qu’un gisant : dès lors, on mesure l’avancée
de la mort.

|