La Gueule ouverte ou les corps suppliciés par Candice Kokolewski
La Gueule ouverte (1974)


        Philippe veut croire à la vie, à la sienne du moins. Puisque la vie s’éprouve par le corps (la maladie de sa mère est là pour le lui rappeler), il se laisse aller à l’écoute de son propre désir. Autant le corps de sa mère le renvoie à la désagrégation que subira le sien, autant le corps d’une partenaire exprime un désir qui conforte son amour-propre. Encore faut-il parvenir à maîtriser ce corps. Philippe essuiera un échec (scène où il ne peut satisfaire la fille qu’il avait séduite). Tout comme sa mère, il fait l’expérience de l’insoumission du corps. Un corps que la vie abandonne.
       
        Il ne s’agit pas de « frénésie sexuelle », comme on put le diagnostiquer certains. Philippe recherche uniquement à se sentir vivant. Et la preuve la plus satisfaisante reste le lien charnel, que ce soit par le sexe ou par la tendresse. Lorsqu’il se retrouve avec son père dans la chambre de la défunte après que soit scellé le cercueil, Philippe prend son père dans les bras (geste qui ne saurait être accompli dans d’autres circonstances puisque lors de la première apparition du père à l’hôpital, tous deux s’adresseront la parole seulement après que Philippe ait pris connaissance de l’état de sa mère et sans qu’aucun geste ne soit effectué d’un côté comme de l’autre). Ce dernier, quant à lui, laisse ses bras ballants. Malgré le caractère inhabituel que revêt cette démonstration pour Philippe, on perçoit une spontanéité qui dit l’évidence du réconfort qu ‘apporte ce don de soi. Apaisement pour le fils et pour le père, sauf que l'échange ne fonctionne pas, n'a pas lieu.

        A l’inverse, la souffrance de la mère s’exhibe. La mort à l’œuvre. Sous les yeux. A la vue de tous. Et peut-être pire encore entendue de tous. Etant donné que la voix ne peut plus assurer la communication, le corps devra servir d’organe de transmission. Un langage choquant. Parce que la pudeur, la retenue n’existent plus. Philippe taisait sa douleur. Là, elle se donne en spectacle. Et nous y sommes tous conviés. Parce qu’effectivement, un corps en lutte et en perdition ne peut plus s’adapter à nos codes de bonne conduite. Notre société donne du corps une image propre. Elle récuse des réactions corporelles naturelles en les qualifiant de sales. Ainsi nous passons notre vie à contrôler nos instincts. Puis arrive le moment où cette attention physique demande trop d’efforts et le corps reprend alors le dessus. Et ce jour-là, nous jouons au mieux les étonnés mais le plus souvent les horrifiés. Nous ne ressentons que du dégoût, de l’écoeurement pour ce corps qui lâche, qui nie notre emprise. La mère en devient presque un personnage méprisable. Uniquement parce qu’elle nous empêche de nous conforter dans nos petits mensonges d’occidentaux. Nous ne supportons pas ses râles, ses gémissements, sa laideur. Sa déglutition bruyante installe un malaise. Tout à coup, cette proximité intime qu’avait su créer Pialat par ses choix techniques et sa mise en scène revêt quelque chose d’intenable.
Intenable pour nous, spectateurs.

        La Gueule ouverte n’a pas recours à la « musique de film ». Le générique de départ défile sans support auditif. Cette absence tire le film vers une forme dépouillée, crue, qui nous ramène à notre propre réalité, à notre rude réalité. Point de mélodrame semé d’enlevés. La trajectoire de La Gueule ouverte est plane, sans soubresauts.
A l’image de la séquence finale où la caméra placée dans la voiture de Philippe et Nathalie filme la distance de séparation qui relègue chaque personnage dans l’univers qu’est le sien. Des vies se seront mêlées à nouveau mais seulement pour un temps. Le temps du tragique. Après, c’est la fuite en avant avec ce regard vers l’arrière parce qu’alors c’est l’éloignement qui importe. Une rupture salvatrice mais en aucun cas une solution. Ce départ sonne faux. Le point de vue donné affirme tout autant les attaches irrémédiables et continues qui lient toute vie à un passé. 


Les "Portraits de Cinéastes" de Cadrage - Une collection dirigée par
© Cadrage/Arkhome 2004