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questions à Catherine Breillat
Interview de Catherine Breillat par
Rémi
Fontanel et Alexandre
Tylski
Ne pensez-vous pas qu’il y avait chez Maurice
Pialat une véritable intégrité
?
Catherine Breillat : Oui il y avait
tout de même chez Maurice une recherche d’intégrité,
d’où toutes ses colères.
Il savait où était la barre. Il savait
qu’il ne l’atteignait pas et il voulait
l’atteindre. Mais en même temps, est-ce
qu’il s’en est donné les moyens
quand il en a eu, c’est-à-dire l’argent
? Car à force de hurler qu’il n’avait
pas l’argent et qu’il était un
cinéaste, c’est vrai, tellement mieux
que les autres metteurs en scène français
de son époque, il mettait du temps à
faire les films, il avait moins d’argent que
les autres. Il était dans la même situation
que moi maintenant. Mais quand soudainement, il a
eu plus d’argent, qu’est-ce qu’il
en a fait ? Ses films les plus académiques.
C'est-à-dire qu’au lieu de faire enfin
une œuvre que lui-même souhaitait faire,
finalement il s’est fait corrompre. C'est-à-dire
que la facilité et l’argent l’ont
corrompu.
Godard
prend l’argent aussi et vole son propre film,
mais Godard est d’une intelligence conceptuelle
qui n’était pas du tout l’intelligence
de Maurice. Godard peut confisquer l’argent
des images et mettre de la pensée. Malgré
tout, Maurice était quelqu’un plus physique,
il lui fallait cet argent des images et lui fallait
cette intégrité qu’il n’a,
je pense, plus eu. Après Police d’ailleurs.
Police était peut-être le premier
avatar du fait qu’il n’était pas
intègre comme cinéaste face à
lui-même. On ne peut pas faire une œuvre
sans être entièrement intègre
face à soi-même. J’ai trouvé
une réponse face aux journalistes américains
qui ne me parlent que d’argent dans le fond.
Leur question était à propos de Romance
(1999) : « Pour quel public avez-vous fait
ce film ? » Et je disais toujours : «
Je ne l’ai fait que pour moi. »
Van Gogh ne s’est pas coupé l’oreille
pour qu’on fasse ensuite des bénéfices.
Et pourtant ce sont les plus grands bénéfices,
car la voie artistique c’est de ne faire les
choses que pour soi, c’est une intégrité,
c’est une bataille avec soi-même et en
faisant ça, on fait les choses pour les gens.
Mais ce n’est pas un acte marchand, c’est
un acte artistique. Ce n’est pas la même
chose. Et je pense que Maurice a oublié l’acte
artistique en quelque sorte. Il a été
moins intègre. Godard est intègre de
la propre opinion qu’il a de sa pensée
– qui doit être la plus grande. Donc il
y a une intégrité.
Diriez-vous qu’il y a une manière
différente d’aborder le corps chez Pialat
et chez Catherine Breillat ?
Catherine Breillat : (Silence). Pialat
n’avait pas à être à la
recherche de ça, c’était un homme
assez violent d’ailleurs avec les femmes. Très
machiste dans le fond. Donc il ne peut pas être
comme moi et ce rapport au corps qui est finalement
le corps nié. Et le corps qui n’a pas
de force. Moi je ne peux pas taper sur quelqu’un.
Maurice, en tout cas quand il vous en menaçait,
c’était fort crédible. Quand il
était très en colère et qu’il
menaçait quelqu’un, c’est très
crédible. Moi je ne risque pas de me mettre
très en colère et de tout casser, les
gens éclateraient de rire. Ça ne serait
pas crédible. Donc je ne peux pas faire comme
ça, j’ai donc un rapport différent
au corps. Et au pouvoir. J’ai forcément
un rapport différent au pouvoir.
Un rapport au pouvoir ?
Catherine Breillat : Un pouvoir que j’appelle
d’ailleurs un pouvoir sans pouvoir. Au nom de
quoi Toscan m’a dit que je ne pouvais pas être
metteur en scène ? Que je n’ai pas une
voix forte ? Que je suis un dandy ? « Catherine
tu es notre meilleure amie, mais tu es un dandy, tu
as une intelligence de salon et tu ne peux pas être
sur un plateau parce que ce sont des machos. »
Mais les machos ont un rapport au pouvoir qui
est de l’ordre du contremaître, et moi
je suis désolée : il faut être
un maître au cinéma, il ne faut pas être
un contremaître (rires). Ce n’est
pas la même chose, ce n’est pas le même
pouvoir. Le maître c’est le pouvoir sans
le pouvoir. C’est le pouvoir absolu. C’est
le pouvoir qu’on n’a pas besoin d’exercer.
C’est très médiocre d’exercer
son pouvoir. Or, Maurice exerçait beaucoup
son pouvoir pour humilier les autres. Et ça
je trouve ça particulièrement médiocre.
Et c’est pour cela que c’est un petit
maître. Pas un grand. C’est comme ça.
Ça ne sert à rien d’humilier les
autres, il faut faire son film, voilà.
La recherche de réalisme serait-elle en
revanche un trait d’union entre vous ?
Catherine Breillat : Dans Tapage
nocturne (1979), j’étais encore
dans un certain réalisme je dirais… sans
me rendre compte, qu’en même temps, ce
n’était pas ma voie. Car le film qui
avait été écrit comme une comédie,
avec une certaine légèreté, même
s’il y avait beaucoup de cruauté, ce
n’était pas du spectacle, je ne sais
pas manipuler les choses avec cette distance. Je fais
avec des choses plus âpres, plus dures. Plus
violentes. Ça doit partir de la réalité,
ça doit aller dans une dureté ou plutôt
une pureté du mythe. Je suis très éloignée
maintenant de ce qu’est Maurice Pialat. Tapage
nocturne est peut-être le plus proche de
ce qu’il faisait.
 
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