10 questions à Catherine Breillat
Interview de Catherine Breillat
par Rémi Fontanel et Alexandre Tylski


        A quel moment vous vous êtes écartée ?

Catherine Breillat : Avec Sale comme un ange (1991), qui était tout de même la première version du scénario de Police et que j’avais écrit en 15 jours et que Pialat m’avait jeté à la figure parce que cela lui déplaisait qu’on écrive et qu’on sache écrire. Il avait envie que je sois avec lui tous les jours, toute la journée. Donc si j’avais fini d’écrire le scénario, il n’avait plus de pouvoir ! Mais quand il me l’a jeté à la figure, j’ai pensé que cela devait être vrai, que ça n’était pas bien. Et à la faveur d’un déménagement, vous savez quand on se débarrasse de papiers qui ne servent plus à rien, je l’ai relu pour voir si j’allais le jeter. Et je l’ai trouvé très bien et j’ai compris qu’il m’avait menti. Et donc j’ai décidé de faire le film.

Mais on voit bien que Sale comme un ange et Police, ce n’est pas pareil. Police est beaucoup plus réaliste que Sale comme un ange qui est en dans une vérité distendue finalement. Je me suis donc diamétralement éloignée de lui, au fur et à mesure. Mais il m’avait donné tout de même tout ce qu’il était. Comment faire un film sur un plateau, etc.
La confiance. J’avais compris que je n’avais pas à avoir honte ni peur de moi. Mais ce n’est pas tout à fait ça que je cherchais, moi je suis plus intellectuelle. Maurice est très intelligent, mais ce n’est pas une intelligence conceptuelle.

        Que vous aura apporté finalement Maurice Pialat ?

Catherine Breillat : J’allais sur ses plateaux, notamment de A nos amours (1983).
Avant A nos amours, Maurice me téléphonait trois heures par jour ! En quelque sorte, il ne travaillait jamais. C’est d’ailleurs ce que je fais aussi, je ne travaille jamais avant mes films. Car ce qu’il faut exorciser, c’est la peur. Un film ne se faisant qu’au moment où il se fait, plus on approche de le faire plus on est démuni à savoir ce qu’on va faire. C’est une peur et cette peur il faut l’évacuer je pense. Moi je lui disais : « Mais Maurice, vous parlez pendant des heures au téléphone, vous ne travaillez pas ! »

Mais alors, je ne savais pas qu’il ne fallait pas travailler juste pour s’empêcher d’avoir peur. Et petit à petit, j’ai compris. Les gens de chez Gaumont m’expliquaient que je n’étais pas metteur en scène et que Maurice, lui, savait ce qu’il voulait faire sur un plateau, mais en réalité sur le plateau lui non plus ne savait pas ! Mais il savait ce qu’il ne voulait pas faire. Il savait qu’il ne voulait pas être médiocre. Et cela lui donnait tout d’un coup l’énergie du désespoir. Ce qui explique ses très grandes colères sur ses tournages. Il voit ce qu’il va faire, il voit que c’est méprisable et qu’il faut qu’il fasse quelque chose pour que cela soit magnifique. Alors ça sort.

Maurice m’a apporté là-dessus. Il m’a apporté la confiance en moi je peux vous le dire. Maurice disait le plus grand mal de lui-même et quand on enchaînait pour dire la même chose, il se mettait dans une colère noire, parce qu’il était le meilleur metteur en scène français et il avait raison. Il était le plus mauvais pour lui, mais il était le meilleur pour les autres. Là il avait raison. Et moi je pense que je ne suis pas loin d’être la même chose (rires).


Propos recueillis à Albi le 27 septembre 2003 pour www.maurice-pialat.net.

Photographies : David Lombourg / © Objectif Cinéma.
Prise de son : Tristan Soudarin.
Remerciements : Catherine Breillat, Hélène Laurichesse, Ludovic Graillat, le cinquième Festival des Jeunes Réalisateurs Français (Albi, France) et Corinne Vuillaume.







       


 

 

 

Les "Portraits de Cinéastes" de Cadrage - Une collection dirigée par
© Cadrage/Arkhome 2004