| 

Fenêtre
sur corps par Bernard Chamayou
Le
corps du spectateur entre évanescence et incarnation
Sous le soleil de Satan (1987)
La
question pourrait être : le spectateur de cinéma
a-t-il un corps ? Pourquoi ne pas demander la réponse
au cinéma lui-même ? Certains films,
et non des moindres, font de leurs personnages principaux,
des spectateurs : Mad Dog and Glory
de John Mac Naughton1,
Rear window d'Alfred Hitchcock2,
et, d'une façon plus surprenante, Sous
le soleil de Satan de Maurice Pialat3.
Leurs personnages ne sont pas des spectateurs de cinéma,
dira-t-on ! Certes, mais leur position nous a paru
plus révélatrice que les dispositifs
simples et les effets souvent attendus dans lesquels
s'enferment les films qui se passent dans la salle
de cinéma4.
Quelle parenté, donc, le cinéma établit-il
entre le corps de ces spectateurs emblématiques
et le nôtre ?
L'abstinence récompensée
Soit une séquence du film Mad Dog and
Glory de John Mac Naughton : l'abstinent personnage
interprété par Robert de Niro observe
de son appartement un jeune couple nu que l'on aperçoit
entre les rideaux d'une fenêtre entrouverte
; la scène se renouvelle, identique, une deuxième
fois ; plus tard, après avoir fait l'amour
avec Glory et après l'avoir photographiée5,
Mad Dog la conduit à sa fenêtre et nous
constatons avec lui que le cadre de la fenêtre
de ses jeunes voisins amoureux est vide... . En quoi
cela peut-il nous intéresser ?
C'est, d'abord, un vis-à-vis :
par relation de voisinage, une fenêtre ouvre
sur une autre fenêtre ; le regard passe par
des cadres où s'inscrivent les corps ; pas
d'accès au regard sur les corps cinématographiques
sans cadre et souvent sur-encadrement.
Ce pourrait être, ensuite, un face-à-face
: mais, ici, pas de réciprocité ; il
n'y a pas de contrechamp du strict point de vue de
l'autre fenêtre et les voisins amoureux restent
indéfinis. L'échange est indirect, symbolique
: un cadre se remplit, un autre se vide ; le cadre
dans le cadre - la fenêtre - préexiste
et persiste. Le spectateur dans le film (ici Mad Dog),
produit son spectacle selon un circuit fragmentaire
et clivé. Le spectacle s'arrête lorsqu'il
est sexuellement satisfait et seul subsiste un écran-support
vide, fausse fenêtre filmique.
Enfin, cela fonctionne en interface alternative
: en vis-à-vis et face-à-face, les deux
fenêtres sont activées à tour
de rôle, à la fois terminaux et points
de départ de réseaux réels ou
virtuels ; nous n'accédons en fait qu'à
un seul réseau, celui de Mad Dog.
Cela donne aux premiers de ces plans une
qualité de fantasme impliqué,
de projection, mais ne nous y trompons pas
: dans un deuxième temps, ils agissent comme
des déclencheurs, des embrayeurs. Devenu actif,
le personnage-spectateur construit une image encadrée
sans réciprocité : l'exhibition, à
perte, se réduit donc à une posture
identificatrice selon un effet de suspension spatiale
unilatérale, sorte de stase, d'arrêt
sur image, d'étalage compensateur face à
un cadre vide. C'est un acte de validation du plaisir
du corps par la constitution d'une image
« terminale
»,
virtuellement mise en circuit, laissant un degré
d'ouverture suffisant (l'interstice entre les deux
fenêtres) pour que la vision des corps radieux
reste « décollée
», au bord d'un vide architectural et
filmique, sans
réenchaînement ; elle est d'ailleurs
figure de relance de la fiction et non de clôture
ou d'arrêt.
Le passage à l'acte du personnage-spectateur
intervient entre l'image d'autrui et son duplicata
asymétrique personnel : on aura compris que
ces séquences informent tout le film,
qui est l'histoire du retour à l'activité
(amoureuse, professionnelle), de la levée des
inhibitions, de la remise en marche d'un corps paralysé.
Ainsi, l'existence du corps du spectateur n'est pas
une donnée mais un processus : son
corps en retrait, impressionné par l'image,
réagit avec un effet-retard, par mimétisme
décalé, par appropriation asynchrone
; des procédures filmiques apprennent au corps
la voie de son plaisir ; cérébralité
et corporéité sont indissociables :
la circulation d'informations complexes, selon un
code empirique - labyrinthique - nous fait exister
et agir, nous réapprend à vivre.
Accès
direct aux notes

|