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Fenêtre
sur corps par Bernard Chamayou
Le
corps du spectateur entre évanescence et incarnation
Sous le soleil de Satan (1987)
L'impotence punie
Un processus analogue peut aussi nous mettre en danger...
Ces séquences de Mad Dog and Glory
sont un avatar
possible du panoptique6
exhaustif sur l'état des corps filmés
qu'Hitchcock imagina pour Rear Window7,
panorama polyscopique et polyphonique vu par un impuissant
dont la carapace de plâtre8
désigne la mollesse et qui, par compensation,
provoque une turgescence oculaire9.
Le personnage principal, Jeffries10,
est peut-être, jusqu'à ce jour, le meilleur
exemple indirect, projeté sur un écran,
de l'état du corps du spectateur de cinéma
: immobilisé dans la pénombre, voyant
mais invisible, impotent et omnipotent à la
fois.
Les fenêtres de la cour constituent un vaste
peep-show soft, un paradigme des corps féminins
ouvert à la sélection du spectateur,
un faisceau de genres cinématographiques :
- les femmes des écrans-fenêtres de la
cour, sortes d'alvéoles éclairées
diffusant leur propre spectacle : une ballerine-allumeuse
de comédie musicale, dansante et dévêtue,
une jeune mariée reine des abeilles, un coeur
solitaire théâtralisant hystériquement
l'absence de l'homme idéal, la femme au petit
chien, l'artiste-amateur solitaire.... autant de modèles
que Jeffries refuse, - les deux femmes de la salle
obscure (la tour d'observation du panoptique) que
constitue l'appartement de Jeffries : les commentaires
bougons de la masseuse-gouvernante, les fétiches
inopérants de la riche héritière-mannequin11,
personnage typique des «
comédies américaines »,
c'est-à-dire la mère et l'épouse,
qui vont être inégalement projetées
sur les lieux du crime.
Cet
échantillonnage ostentatoire des corps désigne
une absence fondamentale : le corps sans restes visibles
de la victime, refoulé dans le dialogue, indiqué
par quelques indices macabres (la malle, le nettoyage
des outils...) ou quelque anomalie (certaines fleurs
de la plate-bande semblent décroître
au lieu de pousser).
Afin d'essayer de mieux comprendre ce que nous veut
ce piège du visible et de l'invisible, autorisons-nous
une autre citation - décisive - de Michel Foucault,
extraite de Surveiller, punir12
: «
Notre société n'est pas celle du
spectacle, mais de la surveillance ; sous la surface
des images, on investit les corps en profondeur, derrière
la grande abstraction de l'échange, se poursuit
le dressage minutieux et concret des forces utiles
; les circuits de la communication sont les supports
d'un cumul et d'une centralisation du savoir, le jeu
des signes définit les ancrages du pouvoir,
la belle totalité de l'individu n'est pas amputée,
réprimée, altérée par
notre ordre social, mais l'individu y est soigneusement
fabriqué, selon toute une tactique des forces
et des corps. Nous sommes bien moins grecs que nous
ne le croyons. Nous ne sommes ni sur les gradins ni
sur la scène, mais dans la machine panoptique,
investis par ses effets de pouvoir que nous reconduisons
nous-mêmes puisque nous en sommes un rouage.
» On peut considérer
que Jeffries est «
dans la machine panoptique
» ; il semble d'abord n'en
être que le surveillant désœuvré,
le voyeur distrait ; mais, «
sous la surface des images, il investit les corps
en profondeur »
et, investi par les effets de pouvoir de la machine
panoptique dont il est un «
rouage », il
les reconduit...
Son regard n'est pas ludique : il organise la traque
d'un criminel virtuel ; il rejoint ces personnages
(littéraires d'abord) qui résolvent
les énigmes par la seule concentration de leur
esprit ; c'est ici l'hypertrophie maniaque du regard
qui relève les indices, décèle
le crime et confirme l'identité du meurtrier.
Le corps de Jeffries n'est pas vacant : il est devenu
un monstre fonctionnel en s'adaptant strictement à
sa situation de voyeur contraint, de gardien du panoptique,
d'auxiliaire de la police. Ce qui le guide et le pousse
? Le désir bien entendu... jusqu'à l'obsession...
mais les désirs basculent : la pulsion scopique
devient pulsion de mort et la pseudo-luxure visuelle,
fixation macabre... Cela nous inquiète également
car le dispositif d'énonciation double du film
(juxtaposition et chevauchements subtils du subjectif
et de l'objectif) nous inclut : le personnage
dort beaucoup, assis dans son fauteuil, le dos
à la cour (sommeil paradoxal ?) et son
hypocrite semblable, le - vrai - spectateur du film,
est sommé de prendre le relais, dirigé
de main de maître, «
ni sur
les gradins ni sur la scène
», mais lui aussi «
dans la machine panoptique
».
On voit, dans deux brèves séquences
du début, la femme qui va disparaître
; mais Hitchcock, brièvement, introduit un
leurre qui nous est directement destiné :
pendant le sommeil de Jeffries (nous en voyons donc
plus que lui... ), l'assassin présumé
sort de chez lui accompagné d'une femme en
noir... Est-ce sa femme toujours vivante qui part
en voyage et qu'il accompagne à la gare ?
Est-ce une éventuelle figurante qui joue le
rôle de l'épouse acariâtre assassinée
?13.
Le spectateur, hésitant et déçu,
est prêt, comme les personnages du film, à
souhaiter, lui aussi, qu'une femme soit morte ; il
sera, lui aussi, puni pour cette aberration...
Ces glissements du point de vue
sont aussi des procédés de substitution
corporelle : je me mets à hanter le personnage
qui me hante, par des tropismes irrationnels et souvent
imperceptibles, signalés en creux par une vacuité
quasi-hypnagogique, point d'ancrage vague d'une effervescence
perceptive et sensitive qui me bouleverse et me transforme.
Les greffes que je recherche ou que je subis créent
un monstre, corps siamois virtuel et ectoplasmique.
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