Fenêtre sur corps par Bernard Chamayou
Le corps du spectateur entre évanescence et incarnation
Sous le soleil de Satan (1987)


        Le corps du spectateur est donc paradoxal : désarmé et redoutable, hors d'atteinte et menacé. Peu à peu détaché de lui-même, a-topique et projectif, il cherche à partir de cette évanescence, à ses risques et périls, une possible incarnation ; y compris sous les traits d'un meurtrier.
        Rear Window organise un terrible trafic ; le corps atone du personnage-spectateur va agir par projection (psychique, le rapport immobile à l'image) et par délégation (physique, la relation motrice à l'espace), modalités privilégiées de cette étrange créature. En effet, Jeffries, gêné par Lisa (fiancée qui ne pense qu'au mariage)14, va, pour s'en débarrasser, l'envoyer dans l'une des images du mur de la cour, vouant son corps au supplice : être découpé en morceaux, hyperbole fictionnelle du sort de tous les corps cinématographiques15.
        Le personnage-spectateur, cherchant un assassin qui soit son substitut actif, envoie au massacre celle qui perturbe son état contemplatif hypertrophié ; réciproquement, ce voyeurisme devient obsessionnel dans la mesure où Jeffries pressent qu'il peut lui fournir la solution qui le débarrassera d'elle et lui évitera d'être piégé par les variantes que proposent les autres fenêtres de la cour.
        Cette interprétation peut s'accorder à un thème hitchcockien dominant : l'échange des meurtres et le transfert des culpabilités, dont ce film serait une variante particulièrement sophistiquée. Jeffries est d'autant plus fasciné par le meurtrier virtuel, d'autant plus intéressé à prouver qu'il est un assassin qu'il lui délègue Lisa ; il en fait la femme de cet homme dangereux : après avoir été surprise, la jeune femme passe à son doigt l'alliance de la morte ; ce geste, qu'elle destine à Jeffries (qui l'observe au téléobjectif) prouve la culpabilité du voisin d'en face mais lui révèle en même temps qu'il est observé (le voyeur est vu) et prépare le renversement de situation.


        A la projection succède la rétro-projection, la réaction, qui perturbent, dérèglent, menacent de mort notre corps épouvanté car, en se substituant à l'épouse massacrée, Lisa accomplit une transgression sanctionnée par la défenestration de Jeffries : elle renvoie le meurtre à Jeffries, le livrant à son tour à l'assassin.
        Ce geste est à l'origine de multiples catastrophes touchant au corps du film lui-même, et son déroulement perturbé modifie la représentation du corps des personnages : éblouissement et sidération du corps de l'assassin dont l'avancée vers Jeffries est différée par les arrêts successifs provoqués par les flashes de l'appareil photo (comme un effet stroboscopique ralenti et détaillé), glissement vertical du corps de Jeffries, (comme si la pellicule sortait de ses crans de défilement), accéléré chaotique des corps des voisins accourant...autant de procédés quasi-expérimentaux qui nous rappellent que la représentation cinématographique des corps est déterminée par une vitesse et un rythme mécaniques16.
       A trop vouloir jouer les justiciers, on risque de passer par la fenêtre, de choir dans ce no man's land sans image où rôde un chat noir, sorte de fosse d'orchestre abandonnée, avant-scène désertée séparée par une rampe-grille de la plate-bande qui sert momentanément de fosse mortuaire à certains morceaux du corps dépecé de la victime, et de se casser la deuxième jambe.
       Dans sa lévitation incertaine, notre corps-objet impotent peut lui aussi être saisi par les géants de l'écran et précipité dans le vide ténébreux d'un hors-champ momentanément révélé renvoyé aux bas-fonds de la salle. Projeté dans l'espace fantasmatique, on peut tomber de haut.

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