Fenêtre sur corps par Bernard Chamayou
Le corps du spectateur entre évanescence et incarnation
Sous le soleil de Satan (1987)


        La sublimation catastrophique

        Le spectateur subit donc une hystérisation, son corps est aliéné et ravi. De plus, il ne se suffit pas. Le retrait et le transport règlent l'usage de prothèses optiques : les jumelles et le téléobjectif du reporter Jeffries17 deviennent les auxiliaires du voyeur-gardien. Les scénarios sont d'ailleurs conséquents : Jeffries est photographe et devient flic, Mad Dog est flic et photographe (professionnel : il photographie les cadavres, amateur : son rêve est d'être un artiste).

        L'abbé Donissan, de Sous le soleil de Satan, préfère la vision directe. Pourtant, en apparence, lui aussi est en retrait : après l'abstinent Mad Dog (le voyeur récompensé), l'impuissant Jeffries (le voyeur puni), le chaste Donissan (le visionnaire maudit) laisse à son tour monter les perceptions auditives et visuelles ; mais si les précédents savaient garder leurs distances, et la mesure d'une schizophrénique sagesse, celui-ci développe une paranoïa sacrilège et dévastatrice : il est le spectateur-amateur se croyant surpuissant, se prenant pour le spectateur suprême et cherchant à partager le point de vue de Dieu18.
        Si l'hystérie est un dérèglement de nos rapports à la présence (l'excès ou le défaut de présence des autres et du monde, perturbation consubstantielle au cinéma lui-même)19, Donissan est l'hystérique-type qui cherche un maître à dominer : c'est par une exaspération de la pulsion scopique que son corps martyrisé (haire, discipline) croit avoir atteint la grâce absolue ; on passe de la stase à l'hypostase par la transformation de la matière corporelle en une abstraction hallucinée ; en effet, quel don l'Abbé Donissan pense-t-il avoir reçu de Dieu ou de Satan (lors de la nuit d'errance où ce dernier, sous les traits d'un maquignon, le caresse et l'embrasse) ? « Voir les âmes à travers l'obstacle des corps...»


        Cette prétention démesurée de la créature voulant égaler le créateur a-t-elle suscité un nouveau cours cinématographique de Pialat, lui qui était justement le cinéaste de « l'obstacle des corps » (loin du corps-dispositif-montage hitchcockien), le capteur presque unique de leur être social, de leur pesanteur hystérisante, de leur opacité réfractaire (Pagnol sans le pathos, Rossellini sans la grâce) ?
Non, car Sous le soleil de Satan est l'histoire d'un échec... l'échec justement de cette tentation de l'immatériel, le procès de cette métaphysique des corps. La pulsion scopique, une fois de plus, devient, dans son excès, une pulsion de mort et le petit saint besogneux le paiera de sa vie au terme d'attaques qui mettent son corps sous des tensions semblables à celles du haut mal.
        C'est à bout de bras que Donissan porte le corps de Mouchette morte, Mouchette folle de son corps, qu'il a voulu percer à jour et sauver alors qu'il l'a poussée au suicide ; devant l'autel où il croit la préparer à de divins mystères il n'arrive qu'à se barbouiller de son sang et à la disputer à sa mère dans un affrontement de fauves, d'anthropophages en furie, écho d'archaïques banquets de brutes primitives.

        Deuxième tentative et deuxième tentation vertigineuse : Donissan croit ressusciter le petit garçon mais n'obtient de ce fardeau porté à bout de bras dans un effort musculaire qui n'a rien d'éthéré, qu'un réflexe post mortem d'yeux qui se rouvrent.

        Dernière ruse : Mouchette revient. Elle qui prenait parfois Donissan pour un fantôme réapparaît, aperçue d'abord seulement par l'abbé dans le cadre d'un miroir obscur. Puis, par la force d'irruption d'un contrechamp silencieux, le corps fait retour sous sa forme épurée d'image instable, toujours au bord de sa propre disparition.

        Cherchant l'évanescence mystique, Donissan, selon les rites pesants d'un faux sublime, se heurte à la densité de corps désertés qui le hantent ; chair ou spectre, le corps ne révèle rien : l'âme est manquée. Il est significatif que Pialat se soit attribué le rôle de Menou-Segrais qui dirige Donissan-Depardieu et lui suggère un choix fondamental : la nullité ou la sainteté, la massivité d'un corps de paysan ou la gloire d'une âme élue ? Ne suis-je pas aussi, moi, spectateur, celui à qui le réalisateur propose un choix analogue : mon irrémédiable pesanteur obtuse ou cette illusoire épiphanie ? Le film est la trace conflictuelle d'un impossible rêve d'âmes-corps qui, par un mimétisme sans limites, me feraient accéder à la visibilité absolue, au coeur du faux mystère de la chair et de l'esprit, de la matière et du verbe.

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