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Fenêtre
sur corps par Bernard Chamayou
Le
corps du spectateur entre évanescence et incarnation
Sous le soleil de Satan (1987)
Mad Dog and Glory est - modestement
- un film de l'ère de la mise en circuit
des images et mon corps usé n'a de cesse
que d'être un élément de ce vaste
programme, pour s'y régénérer.
Rear Window maintient dans
les agencements de son décor et les artifices
de sa mise en scène les coordonnées
du spectacle classique, mais bascule dans un dispositif
de surveillance et de punition ; mon corps, de son
observatoire, peut encore avoir l'illusion de maîtriser
l'espace de la fiction, oubliant que le cinéma
télescope les espaces et que je risque d'être
aplati, précipité, exclu.
Est-ce pour conjurer cette
entropie cinématographique, ces sensations
liées à des variations irrégulières
de la proximité et de l'éloignement,
à des chutes, que mon corps de spectateur rêve
d'assomption et de point de vue
total ? Qu'il cherche à se débarrasser
des obstacles opposés à sa course immobile
? Que son apesanteur relative vise la pure transparence
en réinventant l'âme ? Suis-je de nouveau
puni pour cela, comme le suggère Sous
le soleil de Satan ?

Le corps du spectateur est
en tout cas régi par une dualité fonctionnelle
: immobile, dans le noir de la salle, volatile, dans
sa relation paradoxale à l'écran. Il
est à la fois sidéré et
lascif ; si l'on en croit le dictionnaire,
sidéré est un terme d'astrologie et
la sidération désigne cette influence
subite, attribuée à une étoile,
sur la vie ou la santé d'une personne... Médusé
par la star et à demi vaincu par de multiples
sirènes, je suis en même temps prêt
à bondir, à jouer, à jouir, selon
l'impétuosité du désir qui caractérise
la lascivité, mais selon de faux mouvements.
Il est tentant de retrouver dans cette double posture
ou cette double postulation, le partage non dogmatique
que Gilles Deleuze établit entre «
l'image-mouvement »
et «
l'image-temps »20
: c'est en effet «
la rupture des liens sensori-moteurs
» des personnages qui les place
dans des «
situations optiques et sonores pures »
et met en crise l'image-action au profit d'un nouveau
mode d'image : «
l'image-temps, inaugurant le cinéma moderne
».
Le corps du spectateur, tiraillé,
réagirait tantôt aux élans de
la «
grande forme narrative »
(et à ce qu'il en reste) et trouverait tantôt
dans la passivité et la crise d'identité
du personnage du deuxième type d'image, son
double de spectateur du monde et de témoin
passif de lui-même.
Mad Dog en serait le mixte anodin (retour à
un semblant de «
grande forme narrative »,
partiellement ruiné par d'autres aspects du
film, en particulier le personnage - très réussi
- du méchant), Jeffries, l'apprenti-sorcier,
tête pensante et corps perdu (son action à
distance ou par délégation aggrave finalement
son immobilisation), Donissan l'obtus pulsionnel :
sa contemplation ravageuse est placée sous
le signe divin du bien d'autrui mais ne produit en
fait que des actions embryonnaires ou dégénérées
soumises à la coupure et au non-réenchaînement
des images, selon les termes employés par Deleuze
qui les applique à d'autres. Toujours selon
lui, Hitchcock, par l'image mentale, l'image-relation,
ses «
symboles » et
ses «
démarques »21,
arrivait au bord de l'image-temps ; nous pensons que
Pialat est parvenu à suffisamment exaspérer
« l'image-pulsion
» pour y accéder.
Risquons, pour finir, cette
laconique hypothèse : si le cinéma est
une expérience du corps (le mien, celui d'autrui),
c'est parce que le cinéma et le corps sont
tous deux de l'ordre de l'informulé : opaques,
instables, diffus, rétifs, entre évanescence
et incarnation. Même si les formulations, les
formules, voire les énoncés publicitaires
peuvent les émouvoir, les relancer22,
ils n'existent qu'en échappant, irrémédiablement,
au langage.
[Texte écrit pour la revue
Entrelacs
(n°2, octobre 1994) et publié avec
l'autorisation du comité de rédaction
de la revue.]
Bernard
Chamayou
Enseignant-chercheur et formateur en "Etudes
Cinématographiques et Audiovisuelles".
Auteur d'une Thèse de Doctorat en cours
consacrée au cinéma de Maurice Pialat
; Exactitude documentaire
et vérité picturale du cinéma
de Maurice Pialat : l'inconciliable. Direction
: Georges Mailhos, Université de Toulouse 2,
1990.
Notes
:
1. 1993.
2. En français : Fenêtre
sur cour, 1955.
3. 1987, d'après le
roman homonyme de Georges Bernanos.
4. Voir le syndrome La
Rose pourpre du Caire de Woody Allen.
5. Et s'être fait photographié
lui aussi...
6. Cf. : Michel Foucault,
Surveiller et punir, Bibliothèque
des Histoires, Editions Gallimard, N. R. F, 1975.
Voici comment il décrit le «
Panopticon » de l'anglais Bentham : «
(...) à la périphérie un bâtiment
en anneau ; au centre, une tour ; celle-ci est percée
de larges fenêtres qui ouvrent sur la face intérieure
de l'anneau ; le bâtiment périphérique
est divisé en cellules, dont chacune traverse
toute l'épaisseur du bâtiment ; elles
ont deux fenêtres, l'une vers l'intérieur,
correspondant aux fenêtres de la tour ; l'autre,
donnant sur l'extérieur, permet à la
lumière de traverser la cellule de part en
part. Il suffit alors de placer un surveillant dans
la tour centrale, et dans chaque cellule d'enfermer
un fou, un malade, un condamné, un ouvrier
ou un écolier... Autant de cages, autant de
petits théâtres où chaque acteur
est seul, parfaitement individualisé et constamment
visible. Le dispositif panoptique aménage des
unités spatiales qui permettent de voir sans
arrêt et de reconnaître aussitôt...
La visibilité est un
piège. », pp. 201-202.
7. Protection rapprochée
de John Badham (1987) en serait la version réduite
côté rue.
8. Sa jambe gauche, fracturée
lors d'un accident, est dans le plâtre jusqu'à
la hanche ; l'impossbilité d'agir de Mad Dog
était psychique, ici elle semble physique-symbolique...
9. Robert Bresson signale
: « la force
éjaculatrice de l'oeil » in Notes
sur le cinématographe, Editions Gallimard,
N.R.F, 1973,
p. 19.
10. Interprété
par James Stewart.
11. En particulier un insert
sur une tenue de la nuit : satins et mouselines blancs
qui laisent Jeffries parfaitement indifférent.
12. pp. 218-219.
13. La présence de
corps de substitution annonce, dans un éclair
prémonitoire, Vertigo... On pourrait
ajouter que c'est en lui proposant constamment des
corps de substitution que le cinéma s'accorde
si bien au fétichisme du spectateur. Souvenons-nous
aussi du Body double de Brian de Palma.
14. Interprété
par Grace Kelly.
15. On approche ici le vrai
sujet de Rear Window et de beaucoup de films
d'Hitchcock qui, en empruntant de nombreux travestissements
scénaristiques, posent inlassablement la question
: comment se débarrasser du corps de la femme
? Et, plus généralement : comment faire
pour se débarrasser du corps ? Souvenons-nous
du Norman Bâtes de Psycho (interprété
par Anthony Perkins) qui n'arrive pas à se
débarrasser du corps de sa mère...
16. Alberto Savinio appelle
le cinéma «
II sogno meccanico » (Libri Scheiwiller, Milano,
1981) : « le
rêve mécanique »... mécanique
qui est justement l'ennemi des corps : on sait comment
le corps-machine des androïdes a besoin d'effets
spéciaux et non d'effets de réel.
17. Dans Protection rapprochée
de John Badham, la surveillance policière s'adjoint
les écoutes téléphoniques.
18. En ce sens Sous le
soleil de Satan serait une nouvelle Tragédie
de Lucifer, pour reprendre le titre d'un article
de Jean Douchet sur Vertigo d'Hitchcock (L'Herne
Cinéma n°1 pp. 18-36, 1967).
19. Sémiotiquement,
la « présence
» du corps pourrait être analysée
comme la trace de l'indice dans l'icône, un
trouble de la représentation (similarité)
causé par la trace obtuse d'une contiguïté,
selon les termes de Peirce.
20. Cinéma 1 -
L'Image-mouvement -, Cinéma 2 - L'Image-temps
-, Collection "Critique", Editions
de Minuit, Paris, 1983 et 1985.
21. Cinéma 1 -
L'Image-mouvement -, chap. 12 : «
La crise de l'image-action », pp. 274-275.
Cf. aussi p. 276 : «
... incluant le spectateur dans le film, et le
film dans l'image mentale, Hitchcock accomplit le
cinéma.... »
22. Cf. Affiche de Silver
de Phillip Noyce : «
Vous aimez être voyeur, n'est-ce pas ?
»
Remerciements : Pierre Arbus (revue Entrelacs,
Toulouse) et Alexandre Tylski.


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