L'Enfance nue par François Chevassu
L'Enfance nue (1969)

François Chevassu, critique de cinéma (pour La Revue du cinéma, qu'il représenta durant de nombreuses années) a souvent écrit sur le cinéma de Maurice Pialat. Il connaissait bien le cinéaste qu'il avait rencontré dans les années 60, dans le cadre de "soirées-cinéma" que La Ligue de l'enseignement parisienne avait pour habitude d'organiser. Maurice Pialat aimait s'y rendre et une longue complicité s'instaura entre les deux hommes... complicité qui les mena tous deux aux photographies proposées à la fin de cet écrit et qui furent prises par François Chevassu, un jour de printemps lors du Festival du Film de Cannes en 1972, alors que Maurice Pialat présentait en conférence de presse, son film Nous ne vieillirons pas ensemble.

Que soit chaleureusement remercié François Chevassu pour sa collaboration et pour nous avoir permis de diffuser les trois photographies inédites du cinéaste
qui figurent en fin d'article...


        Hypothèse d'école : si les sociologues de l'an 3000 se penchent sur nos films pour avoir une idée de ce qu'étaient la France et les français dans les années soixante, quelle idée auront-ils de nous ?
Il suffit de fréquenter un peu les cinémas qui projettent des films français pour comprendre qu'ils ne retrouveront guère de notre vie quotidienne. Sauf quelques éclairs qui tranchent sur la nuit de notre production courante. L'Enfance nue est de ceux-là, comme le fut récemment O Salto. Sans que les styles - ni les sujets - soient les mêmes, „ ces deux films se rejoignent au moins sur un point : s'être voulus témoins, avoir affiché le souci de montrer plus que de démontrer.
C'est particulièrement le cas pour L'Enfance nue où l'écriture atteint un dépouillement extrême. Pratiquement pas de mouvements d'appareils, pas de montage choc, de signes ou de symboles, mais une suite de longs plans fixes, apparemment anonymes et enregistrant une sorte d'objet qui est la vie de personnages du Nord de la France. Seulement derrière cette modestie de réalisateur, il y a un regard d'auteur, un regard d'une rare acuité. Sûreté dans le placement de la caméra qui est toujours à l'endroit exact où elle doit être (et je pense de plus en plus que c'est cela, l'art cinématographique), sûreté du montage totalement invisible et qui parvient à nous persuader de la continuité d'une action simple, là où il y a succession complexe de scènes discontinues, fluidité de la mise en scène, qualité exceptionnelle de la direction d'acteurs et des dialogues. Ce sont là, je crois, suffisamment de qualités rares et précieuses pour que ce film retienne l'attention.
        Encore faudrait-il, me direz-vous, qu'il y ait un sujet. Rassurez-vous, il y en a un. L'enfance assistée et, peut-être plus généralement l'enfance. L'Enfance nue est, en gros, l'histoire, ou plutôt un moment de la vie, du jeune François, dix ans, enfant de l'Assistance publique, que l'on place chez des « parents » provisoires (il ne peut-être adopté, ses parents n'ayant pas renoncé à leurs droits sur lui). Deux familles successives. L'une - le père, la mère, la fille très jeune - l'a pris parce que la mère ne peut plus avoir d'enfants et ne veut pas que sa fille soit unique, tandis que le père désire un garçon. En somme un jouet, un chien savant que bien sûr on considère comme son fils, « on ne fait pas de différence entre les deux », même si on donne cinquante centimes au garçon quand on vient d'offrir un franc à la fille, ou si l'on fait une chambre magnifique à la fille (« ce qu'elle rêve la nuit, elle l'a le jour », confesse la mère), pendant que le garçon couche sur le palier. Ceci sans méchanceté, sans préjugé, de braves gens inconscients : simplement un peu de myopie sentimentale. L'autre : un couple âgé, les Thierry qui vivent avec la mère (mémère la vieille), et ont déjà élevé des enfants assistés dont Raoul (une quinzaine d'années), qui est encore chez eux.

        Dans la première famille, François ne se plaît pas. Il se révèle « difficile », voleur et, disent les « parents », sournois et vicieux. La mère a peur pour la fille. Si bien qu'ils renoncent à le garder et demandent à l'Assistance publique de le reprendre. Les seconds savent mieux le comprendre et l'aider. Raoul, enfant assisté lui aussi, est proche de lui, presque un grand frère.

        C'est là que, sans doute, comme je l'ai fait à la première projection, vous attendez l'auteur : rédemption de François qui, avec des parents compréhensifs devient, comme Raoul, un enfant modèle. Et c'est là que l'auteur nous surprend agréablement en échappant au sempiternel mélodrame de l'enfance assistée. Ses enfants ne sont pas des petits garçons modèles et la rédemption ne vient pas. François est, comme la majorité des enfants dans sa situation, ce que l'on appelle un caractériel. Mais ni ange sauvage, ni chien perdu. Un enfant en somme. Avec des élans de tendresse et des défauts : tendance à voler, à se bagarrer, à faire des bêtises, parfois trop grosses comme la dernière qui le conduit, provisoirement au moins, en éducation surveillée, où la fin du film le laisse. Simplement, parce qu'il a rencontré avec les Thierry des gens qui respectent sa personnalité et essaient de comprendre avant de juger il a aussi entrevu un rai de bonheur dont il n'est pas totalement impossible qu'il éclaire suffisamment sa vie pour que François échappe à la sorte de malédiction qui l'a frappé. Pas impossible, mais pas certain non plus dans un monde où il ne parvient pas à s'insérer.

        Ce qui est intéressant aussi, c'est que Maurice Pialat ne l'isole pas, n'en fait pas un cas exemplaire. Sans que cela soit souligné - mais rien n'est souligné dans ce film et ce n'est pas son moindre mérite - il nous indique clairement, à travers les copains de François, que la situation pourrait être sensiblement la même avec de « vrais parents ». Si bien que je me demande si nous ne sommes pas trop gouvernés par nos réflexes conditionnés de spectateurs et ne limitons pas le sujet plus que l'auteur ne le voudrait. Parce que l'enfance assistée est un sujet célèbre - ô combien ! - nous ne voyons que cela. Mais il semble que pour Pialat il s'agisse plus largement de l'enfance et de la difficulté de son intégration au monde.

        La rédemption dont on nous rebattant les oreilles dans les œuvres analogues, Maurice Pialat n'y croit pas. Pas pour François et pas davantage pour Raoul. Et si François occupe le centre de la scène, le personnage de Raoul, qui éclaire les intentions de l'auteur, est tout aussi remarquable, tout comme la façon dont on nous le fait découvrir. Aux premières images on le suppose descendant (fils ou petit-fils), des Thierry. Lorsque l'on découvre que c'est, lui aussi, un enfant assisté on croit à sa parfaite intégration à cette famille. Puis, peu à peu, par touches discrètes, on apprend qu'il n'est pas totalement heureux, que son affection pour les Thierry ne le dispense plus d'être hanté par la pensée de ses vrais parents qu'il ne connaît pas. Finalement nous saurons qu'il est fugueur, buté, renfermé, et presque aussi accablant que François.

Les "Portraits de Cinéastes" de Cadrage - Une collection dirigée par
© Cadrage/Arkhome 2004