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L'Enfance
nue par François Chevassu
L'Enfance nue (1969)
Monde noir direz-vous. Pas même. Simplement
monde vrai, tragédie quotidienne que nous oublions
volontiers et que Maurice Pialat nous force à
voir. Ce n'est pas le pessimisme littéraire,
avec son immolation obligatoire du héros pur,
cher à un certain cinéma français
de Carné à Godard. C'est du constat,
fait de touches discrètes et qui n'en sont
pas moins atroces parfois, comme la prise d'un enfant
à l'Assistance, sorte de foire curieuse que
quelques réflexions suffisent à définir
: « J'espère que ce n'est pas un
petit noir comme la dernière fois, je ne le
prendrais pas non plus ».
« Celui-là oui, je l'avais déjà
repéré - Vous avez bien choisi, il est
mignon ; vous en serez satisfaits ». Je
cite de mémoire mais l'esprit y est.
Tout cela se passe parmi de « braves gens
» et qui le sont vraiment pour la plupart. Gens
de notre époque, authentiques, jamais typés,
révélés par touches et ambigus
comme tout un chacun. Un peu ridicules, parfois, au
détour d'une noce ou d'un couplet de «
compère guilleri », le plus souvent sympathiques.
Je n'ai jamais eu le plaisir de rencontrer Maurice
Pialat, mais j'imagine qu'il connaît fort bien
le milieu qu'il nous montre. Il y a des signes qui
ne trompent pas : la façon de laver un bol
après le petit déjeuner, de clouer une
planche, de pleurer un mort, de parler, de photographier
ou de raconter sa vie, sont des choses qui exigent
du directeur d'acteurs un regard aigu. Certes, je
veux bien qu'il ait choisi des non-professionnels
placés dans leur propre situation ou presque.
Mais quiconque a approché le cinéma
d'amateur sait bien que cela ne suffit pas. Qu'il
y faut aussi une sympathie, au sens étymologique
du terme, pour les êtres que l'on montre, faute
de quoi ils sont maladroits ou aussi faux que des
professionnels. C'est que, quelle que soit la méthode
de travail choisie, tout tient au regard du réalisateur.
Celui de Pialat est d'une singulière acuité.
J'ai, jusqu'ici, surtout parlé du sujet
parce que c'est ce qui accroche le plus, mais il convient
de souligner aussi la très grande qualité
esthétique du film. Non qu'elle soit de celles
qui éblouissent le regard ou vous transportent
dans de foudroyants mouvements de grue. Tout au contraire,
la technique est, ici, presque totalement invisible
et, par là-même, révélatrice
des intentions (et de la sincérité)
du réalisateur. Il ne s'agit pas de construire
ou d'interpréter, mais de montrer. Alors la
machine se fait humble et discrète devant les
êtres et nous, spectateurs, avons un peu tendance
à oublier que si la justesse d'un regard -
ou d'un geste - nous frappe, que si nous surprenons
- ou croyons surprendre - une touche légère,
c'est parce que la caméra est toujours à
l'exact endroit voulu.
Sobriété de la mise en scène
: c'est certain. Je le disais plus haut : tout est
en longs plans fixes, généralement moyens.
J'ai été trop pris par le film au cours
des projections successives pour faire un décompte
exact, mais je ne pense pas qu'il y ait plus d'une
quinzaine de mouvements d'appareil, encore s'agit-il
exclusivement de courts mouvements de recadrage. Seulement,
pour peu que l'on ait manié une fois une caméra,
on sait bien que le plus difficile n'est pas de décider
de l'immobiliser ou de la bouger, mais de la placer
là où il faut avec l'objectif qu'il
faut. Ce n'est pas non plus de faire de savants mouve
ments de grue, mais de rendre évidente la géographie
de l'action. Or, ici, les personnages sont toujours
à la juste distance, se déplacent toujours
sur le bon axe et à aucun moment nous ne sommes
déroutés par les lieux. C'est aussi,
et surtout, cela le cinéma.
Il faut aussi souliger la qualité des
dialogues qui sont parmi les meilleurs que nous ait
offerts le cinéma français. J'ignore
jusqu'à quel point Maurice Pialat a laissé
improviser ses acteurs, ce qui, au fond, importe peu,
mais à chaque moment nous avons l'impression
de cinéma direct, alors que, de toute évidence,
il s'agit de fiction. Cette justesse de ton, cette
sûreté dans le choix des mots et des
phrases consolent de Michel Audiard et Marguerite
Duras.
Mais, on le voit peut-être à ces
quelques lignes, il est très difficile de dissocier
dans L'Enfance nue la mise en scène
du sujet, car ils procèdent tous deux de la
même vision du monde, de la même conception
du cinéma, pour tout dire, de la même
morale. A propos de cela j'ai entendu reprocher à
Maurice Pialat d'avoir fait la part belle à
la charité. Outre que cette affirmation est
pour le moins discutable, on voit mal comment, ayant
choisi le constat, l'auteur aurait pu introduire la
justice là où elle n'existe pas. D'autre
part si, par force, certains personnages de ce film
doivent se contenter d'être charitables, encore
faudrait-il préciser qu'ils sont bien loin
de la traditionnelle charité chrétienne,
et que c'est bien davantage d'ouverture d'esprit,
de compréhension, de tendresse ou de sympathie,
d'une attitude laïque face au monde et aux autres
qu'il faudrait parler ici, au moins en ce qui concerne
les Thierry. Maurice Pialat montre ce qui est. Il
le fait avec suffisamment d'efficacité pour
nous faire trouver ce qui devrait être, et,
cela aussi, c'est un des grands mérites du
film.
Il reste qu'il est assez difficile de parler
de ce film. L'Enfance nue n'est pas un de
ces beaux objets pour esthètes raffinés
que l'on analyse avec délices. C'est un tout,
un bloc qui se suffit presque à lui-même
comme jadis Terre sans pain, une œuvre
forte à la limite de la perfection qui résiste
aux schémas critiques et ne se prête
pas à la transcription. En bref c'est un de
ces rares films qu'il est indispensable d'avoir vu.
A ce propos, on ne peut être que navré
de constater qu'il ne connaît pas, du moins
au moment où j'écris ces lignes, le
succès qu'il mérite. Il est possible
que le public le boude à cause du sujet peut-être,
tant il est vrai que de Chiens perdus sans collier
aux Gauloises bleues (et j'en passe des dizaines),
des kilomètres de sentimentalisme gélatineux
nous ont rendu méfiants. Mais, pour une fois
qu'un auteur nous parle honnêtement de ces choses,
pour une fois qu'ayant beaucoup à dire il le
fait clairement, pour une fois qu'un réalisateur
français pose un regard vrai sur notre monde
sans ennuyeux didactisme, mais, au contraire, en restant
passionnant et souvent drôle, il serait navrant
qu'il en résulte un échec commercial.
Et si cela était, il faudrait admettre
que les spectateurs français ont le cinéma
qu'ils méritent. Ce qui ne serait flatteur
pour personne.

[Texte écrit
pour La Revue du cinéma (n°226,
mars 1969) et publié avec l'autorisation de
son auteur.]
François Chevassu
Critique de cinéma (pour La Revue
du cinéma notamment).
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Maurice
Pialat par François Chevassu
© (Festival du Film de Cannes
1972) |
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Maurice
Pialat par François Chevassu
©
(Festival du Film de Cannes 1972) |
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Maurice
Pialat par François Chevassu
©
(Festival du Film de Cannes 1972) |
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