| 

Visite
à La Maison des bois - Pialat la tendresse
- par François Chevassu
La Maison des bois (1971)
Que Hervé soit porteur du sujet s'affirme
par la primauté qui lui est réservée.
Au point que le film quitte la maison des bois où
y revient avec lui dans les deux derniers épisodes,
et que Pialat en fera le seul des trois enfants digne
de participer à la douleur de la famille lors
de l'annonce de la mort de Marcel. Hervé est
trop porteur d'amour, trop attirant aussi, pour que
n'apparaisse pas très vite que ce sujet est
la recherche affective de l'autre. Thème qui
va courir au long des films de Pialat, mais jamais
exprimé avec autant de franchise directe qu'ici.
Et quête qui ne craint pas de s'exercer hors
des conventions sociales. Pour Hervé, sa vraie
famille est celle de la maison des bois : celle qu'il
refuse de quitter parce qu'elle lui a donné
spontanément son affection sans obligation,
et non cette famille de droit qui en détiendrait
légalement la propriété, mais
qui ne saurait pas trouver le geste tendre qu'on attend.
Par exemple acheter soi-même un costume, plutôt
qu'en faire un substitut d'amour en laissant le don
à Hélène. Thème d'une
quête d'amour hors conventions qu'on retrouvera
souvent chez Pialat dont les marginaux le sont souvent
par la recherche de l'autre hors des règles
sociales : François de L'Enfance nue,
Jean de Nous ne vieillirons pas ensemble,
Loulou et Nelly de Loulou, Suzanne de À
nos amours, Mangin de Police et quelques
autres encore.
Des thèmes chers au cinéaste
D'autres thèmes communs à l'œuvre
de Pialat s'entrecroisent dans La Maison des bois.
Celui de la mère et de la fille : à
travers Jeanne (admirable Jacqueline Dufranne dont
Pialat se souviendra neuf ans plus tard pour en faire
la mère de Loulou) et Marguerite, Hélène
et Brigitte ou encore la défunte marquise dont
on insiste pour dire sa différence d'âge
avec le marquis. Thème du macho, aussi, incarné
ici par Paul dont Hervé suggère que
Lucie, sa femme, ne l'a pas quitté sans raison
et qui ne se montre pas le compagnon espéré
par Hélène. Thème de l'échec,
enfin : une fois de plus, il serait difficile de ne
pas le constater. Pour les Picard d'abord affligés,
à mort pour Jeanne, par la disparition précoce
de Marcel, puis par le départ des enfants et
se retrouvant, Albert surtout après le probable
décès de sa femme, voués à
la solitude dans une maison qui connut la joie de
l'échange. Pour le marquis en butte aux ragots
malveillants qui suivent la mort de sa femme et l'enferment
encore davantage dans une solitude dont Hervé
ne l'aura extrait qu'un temps. Pour Paul, que l'amour
d'Hélène ne parvient pas à consoler
de la perte de Lucie, fidèle à cette
tradition des machos de Pialat qui n'acceptent pas
que leur compagne leur échappe. Pour Hervé,
enfin, frustré de l'amour des Picard avec qui
on lui refuse de rester, et que l'affection sans doute
sincère de Paul et d'Hélène ne
parviendra jamais à vraiment compenser. Pourtant,
cet échec, s'il a un goût amer d'injustice,
s'avère moins pessimiste que ceux qui le suivront.
Il ne parvient pas à endiguer le flot d'amour
et de tendresse qui domine toute l'œuvre car,
s'il est particulièrement le fait d'Hervé,
il n'en a pas l'apanage. Il le partage avec la généreuse
affection des Picard ; avec le marquis, plus distant
par statut mais pas moins sincère ; avec Testard
l'instituteur si attentif aux enfants malgré
de discutables leçons de morale et de patriotisme
(mais données comme telles par le film à
travers les contradictions que leur apporte la réalité)
; avec Paul encore maladroit envers un fils que finalement
il ne connaît guère ; avec Michèle
et son lieutenant de mari, prêts à aimer
Hervé, et jusqu'à d'autres plus au second
plan, comme ce soldat entrevu au début du deuxième
épisode consolant sa mère avant de retourner
au front.
Car le contexte socio-politique reste toujours
présent. Même si on évite tout
didactisme, au profit de son insertion quotidienne
à partir d'un événement, d'une
phrase, d'une leçon d'histoire ou de morale.
Et c'est ce contexte qui va détruire ces personnages
généreux. Ce qui fait finalement de
La Maison des bois un réquisitoire
contre la guerre et les contraintes d'une société
gouvernée par la sécheresse des sentiments.
En refusant la facilité de sacrifier à
un optimisme béat au profit d'un affrontement
de la réalité, Maurice Pialat signe
ainsi un beau plaidoyer pour l'amour en même
temps que son film le plus tendre. En ce sens, La
Maison des bois est peut-être l'œuvre
la plus révélatrice de ses intentions
profondes, qu'on retrouvera, mais plus en filigrane,
dans tous ses films à venir. Et un des moments
majeurs de son œuvre.

[Texte écrit
pour La Revue du cinéma (n°473,
juillet/août 1991) et publié avec l'autorisation
de son auteur.]
François Chevassu
Critique de cinéma (pour La Revue
du cinéma notamment).
| |
|
Cliquez
pour
agrandir... |
|
|
| |
Maurice
Pialat par François Chevassu
© (Festival du Film de Cannes
1972) |
|
Maurice
Pialat par François Chevassu
©
(Festival du Film de Cannes 1972) |
|
| |
|
|
| |
|
|
| |
Maurice
Pialat par François Chevassu
©
(Festival du Film de Cannes 1972) |
|
|