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Un
Diamant caché par Gérard
Courant
Passe ton bac d'abord (1979)
Dans la profusion de films standardisés
mangeurs d’écrans où la critique
vient se recueillir dans l’ambiance de
messe culturelle, Passe ton bac d’abord,
le nouveau film de Maurice Pialat, tel un diamant
camouflé sous des tonnes de pellicules décomposées,
brille d’un éclat aveuglant. Par la justesse
de son propos et de sa mise en scène, il s’expose
malheureusement à demeurer seulement un produit
de luxe pour un public privilégié et,
par là même, à devenir presque
invisible pour le commun des spectateurs.
De manière époustouflante, les acteurs-adolescents
de Maurice Pialat, tous choisis avec pertinence et
précision, ont un corps, une voix, un ton,
un accent – celui du Nord –, un regard.
Le film investit des moments de la vie –
rapports amoureux, amicaux, parentaux – d’une
dizaine de jeunes gens qui sont face à cette
muraille sociale et culturelle qu’est le Bac.
Il met à nu des qualités rarement développées
chez les cinéastes français : les sentiments,
les gestes, une « tenue », toujours arrimée
à un corpus social (la famille, les copains
et les copines) et enclavés dans l’espace
socio-éducatif du moment (les problèmes
de l’emploi, de l’éducation, de
l’école). Je ne vois guère aujourd’hui
que Jean Eustache, Jacques Rivette, Éric Rohmer
ou Jacques Rozier à œuvrer dans une direction
analogue.
Ces qualités expriment ici la violence
et l’amour avec lesquels, par-delà les
oppositions de classes et d’âges, les
êtres se déchirent, s’aiment, s’excluent
et sont le point de départ – et d’arrivée,
peut-être – de ce qu’un cinéaste
peut, en l’épousant au plus près
possible, reproduire de la réalité.
Il peut être aléatoire de dire qu’une
pensée – fut-elle la plus élaborée
– du mouvement, de l’espace, de la parole
soit ici mise en pratique : elle porterait plutôt
sur le mouvement des corps, leurs frôlements,
leurs touchés, leurs brisures. Mais Maurice
Pialat, à la manière de Jean Rouch,
aborde des paysages inconnus, parsemés de pièges
qu’il évite adroitement (le « naturel
», le style « télé »,
le « cela va de soi »).
Il s’éloigne ainsi des cinéastes
« naturalistes » (du genre Pascal Thomas
ou Francesco Rosi) qui représentent la majorité
de la « corporation », pour soumettre
sa caméra à l’ordre de sa mise
en scène. Il semble que cette caméra
– c’est là sa force – est
toujours présente sans être vue, qu’elle
est une sorte d’œil invisible qui aggripe
et arrache les images afin d’en extraire des
fragments de réel qui ne sont jamais assujettis
par les griffes d’une direction d’acteurs
encombrante et ronronnante.
Chaque adolescent rit, ici, avec la détermination
d’une inquiétude persistante dont chacun
est conscient et dont tous semblent surmonter les
impondérables. Cet acharnement à vivre,
travesti en sourires, joies et franches rigolades,
devient un masque, de plus en plus lourd à
porter, que Maurice Pialat ne manque jamais d’arracher
par l’intermédiaire d’une caméra,
chargée pour l’éternité,
semble-t-il.
Ce masque existentiel, dernier rempart derrière
lequel ces jeunes gens, presque adultes, prennent
le temps de vivre, nous dit que des êtres, au-delà
des contingences sociales, existent, vivent, malgré
la pesanteur des menaces qui pèsent lourdement
sur eux.
[Texte écrit pour la revue Cinéma
79 (n° 249, septembre 1979) et publié
avec l'autorisation de son auteur.]

Gérard Courant
Cinéaste et critique. Auteur de plus
de 2000 cinématons (réalisés
depuis 1977).
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