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Pialat
l'emmerdeur par Antoine de Baecque
(version longue parue in Maurice
Pialat, l'enfant sauvage)
« Dès le début, j'ai
eu des problèmes ; comme si j'étais
devant un mur, comme s'il y avait un rejet. Il faudra
que j'écrive ça un jour, calmement,
sans amertume, comme un constat, comme un rapport
de gendarme. Mais c'est quand les choses vont mal
que je suis le mieux. Je réussis au moins ça.
De là à dire qu'il faut que ça
aille mal pour que je me retrouve et que je fais exprès
de foutre la merde…»1
(Maurice Pialat)
Si, à la lecture de cet exergue,
le lecteur vient à penser que la vie du cinéma
n'est pas
un enchantement permanent, il n'aura après
tout, ainsi que le confie Maurice Pialat lui-même,
« qu'une plus juste idée des réalités
de ce métier. »2
Une vie qui n'est pas un « enchantement
permanent » et dont on aurait «
une plus juste idée » ; au-delà
d'une définition du cinéma de Maurice
Pialat, ce programme est un peu celui proposé
à chaque collaborateur du cinéaste.
Le « rapport de gendarme » que Pialat
rêve d'écrire à propos de tous
les malheurs que lui ont causés ceux qui, à
un moment où à un autre, ne l'ont pas
aimé (c'est-à-dire à peu près
tout le monde), ce rapport pourrait en effet être
inversé et la plume passée de la main
du cinéaste à celles de ses collaborateurs.
Les dix monteurs usés sur A nos amours,
les cadreurs éparpillés de Loulou,
les acteurs passant dans Police, les directeurs
successifs de la photographie de Van Gogh,
tous pourraient témoigner du caractère,
qu'on dit particulièrement mauvais, de Maurice
Pialat. A tel point que ce trait psychologique est
devenu un cliché largement repris par les gazettes,
rythmées par les rumeurs en provenance des
tournages (Sophie Marceau « torturée
», la Gaumont mise en faillite…),
voire par la critique qui explique ainsi la carrière
longtemps retenue du cinéaste.3
Ces anecdotes, emblématisées par le
bras d'honneur cannois de 1987 et la double déclaration
de haine qui s'en suivit (« Vous ne m'aimez
pas, je ne vous
aime pas »), ont fini par fabriquer l'image
de « Pialat l'emmerdeur », image évoluant
à mi-chemin entre l'anathème et la promotion
commerciale.
Chaque cinématographie a besoin de son emmerdeur
national, tout à la fois porteur de
« l'épreuve de vérité »
(celui qui n'est pas passé sous ses fourches
caudines n'existe pas) et fou du roi (entretenu par
une Gaumont à qui il dit ses quatre
vérités), voilà donc le cliché
recomposé, facile d'usage, alibi pour producteur
en mal d'« auteur », caractère
pour critique en mal d'inspiration : non pas l'artiste
maudit (type Van Gogh) ni le mondain décadent
(type Baudelaire) mais le génie acariâtre,
celui qui appuie délicieusement là où
ça fait mal.
Le portrait que je voudrais dresser de Maurice Pialat,
puisque c'est d'un portrait qu'il s'agit, ne peut
pas se passer complètement de ce cliché,
mais il se propose tout de même d'aller plus
loin. Car l'association de Pialat et des emmerdements
est plus intéressante que cela. Elle définit
non seulement un des caractères de la galerie
du cinéma français, mais délimite
aussi, pour le cinéaste, une position véritablement
stratégique, et permet d'approcher sa méthode
de travail.

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