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Pialat
l'emmerdeur par Antoine de Baecque
(version longue parue in Maurice
Pialat, l'enfant sauvage)
Au beau milieu du repas, alors que le père
a quitté la famille depuis plusieurs mois,
qu'on en est sans nouvelle, le voici qui resurgit.
Maurice Pialat, dans le rôle de ce papa élevé
en statue du Commandeur, fait irruption dans le plan
au cours de l'avant-dernière séquence
d'A nos amours. Il s'agit là de la
plus décisive parmi toutes les interventions
du cinéaste : habillé en acteur mais
surtout en lui-même, il déstabilise son
film pour dire leurs quatre vérités
à tous ses personnages, à tous ses collaborateurs,
et même au cinéma entier. D'abord, il
n'a pas prévenu, il entre dans le plan tandis
que les autres, ceux qui y campent, ne savent rien
de ce qu'il va faire ni dire. Rien n'a été
écrit : « Il avait préparé
son coup sans rien dire à personne. On tournait
depuis des heures la séquence de la salle à
manger. Au début d'un nouveau plan, il a donné
le « moteur ! », puis il a quitté
la salle discrètement, en cours de prise, est
allé enfiler un imperméable qu'il s'était
préparé dans le couloir, et a fait son
« entrée en scène ». Le
malaise, donc la justesse, des acteurs, vient de ce
que tout le monde, y compris les gens qui étaient
derrière la caméra, se demandait ce
qui allait se passer », rappelle Arlette
Langmann.4
Ensuite, le père provoque tout le monde : sa
femme, éberluée puis hystérique
; son fils, écrivain qui s'est vendu au système
corrupteur de l'intelligentsia parisienne, dont le
rédacteur en chef, présent lui aussi,
devient une tête de turc de type « mondain
lettré » offert aux sarcasmes d'un Pialat
qui en raffole. Le père est revenu pour que
plus rien de tout cela ne tourne rond : littéralement,
il est là pour « emmerder » le
monde. L'emmerdeur se définit ainsi par sa
position : un père qui s'installe posément
au centre de la table mais qui vient directement d'ailleurs,
de la marge. Il peut tout dire puisqu'il est délié
de son contrat de famille, qu'il échappe aux
conventions de la « bonne tenue ». Cependant,
il choisit de proférer cet interdit en plein
cœur de la cellule originelle, non pas dans les
périphéries où rôdent les
vagabonds mais en mangeant le bon gâteau qu'a
préparé son ancienne femme. L'emmerdeur
se définit également par la manière
même dont il fait irruption : les mains vides,
sans prévenir, et la langue bien pendue. Une
irruption qui déstabilise absolument tout le
repas : les convives, c'est-à-dire ses proches,
sa femme, son fils, sa fille, gardent longtemps bouche
bée avant de réagir. Mais quand la réaction
enchaîne sur la stupeur, la violence éclate
: cris, gifles, sommations, bousculades, insultes.
Chacun improvise alors sa haine ou sa compassion,
et celles-ci, comme tous les affects dans les films
de Pialat, apparaissent à vif.
  
La « position » et la « manière
» de l'emmerdeur situent très exactement
la scène entre le centre et la marge, entre
la stupeur passive et la réaction en chaîne,
quelque part entre l'œil du cyclone et sa dépression
périphérique.
Cette séquence emblématique révèle
la nécessité vitale qu'éprouve
Pialat à emmerder son monde. C'est ainsi qu'il
trouve sa place : le marginal du centre du cinéma
français ; c'est ainsi qu'il procède
méthodiquement : par une sorte de « déstabilisation
têtue » de tous ceux qui l'entourent.
Dans sa position comme dans sa manière, Pialat
concilie toujours deux contraires, deux absolus antagonismes,
il est un oxymore filmant. Besoin de reconnaissance
et besoin de provoquer constituent donc le même
enjeu chez lui, comme chez ses principaux personnages
: être au centre des attentions et, dans le
même temps, taper sur les doigts de ceux qui
approchent. Pialat atteint alors une position étrange
: être là où non seulement on
ne vous attend pas, mais plus encore où on
ne vous veut pas. Le cinéma français
s'est reconstitué par îlots, auteurs
isolés menant leur œuvre à part,
parfois archipels reconnaissables, tels issus de la
Nouvelle Vague par exemple, tels autres regroupés
en tribus autour de Vecchiali ou de Berri… Pialat
n'est pas représentatif de ce cinéma
français, ou alors, son île, il l'a installée
sans précaution et avec provocation au centre
de la mare. D'où sans doute sa haine pour tout
ce qui est d'emblée « auteur »,
d'emblée « artiste », d'emblée
« intellectuel », ce qu'il désigne
par deux anti-héros en forme de bouc émissaire
: la Nouvelle Vague et le cinéma littéraire,
Godard et Duras.
 
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