Pialat l'emmerdeur par Antoine de Baecque (version longue parue in Maurice Pialat, l'enfant sauvage)

        Il raconte en effet des histoires d'en France faites avec des familles, des clans, des ethnies, là où les autres poursuivent des récits de familles, de clans, d'ethnies situés en France. De cette position par rapport au réel découle un premier décalage : des histoires « arrachées » là où les autres sont simplement situées. Pialat fait vraiment du
« cinéma français » - il demeure l'un des rares à le faire -, son objet c'est la chair et les affects de la France mise à nu, traqués à travers un indéfectible amour pour les humbles. Pialat fait corps avec ses personnages jusqu'à reproduire, non par adhésion mais par emportement (au sens où il « emporte » quelque chose de ce peuple), leurs émotions et leurs haines (racisme et antisémitisme compris). Surtout, Pialat a hérité de ce positionnement au centre des histoires d'en France une haine de tout ce qui est au-dessus ou au-delà de ce nœud central : les intellectuels, les artistes, les mondains, figures emblématiques d'un écart dandy férocement pourchassées par le cinéaste dans tous ses films. Dans chaque film existe ainsi un personnage plus que déplacé, haïssable et caricaturé comme tel, finalement ridicule : les photographes de Passe ton bac, le frère grand bourgeois de Nelly dans Loulou, l'éditeur d'A nos amours, le critique d'art, Aurier, de Van Gogh. Chacun endosse les railleries – contretype absolu de certaines figures féminines qui, elles, incarnent littéralement le peuple –, et devient l'exutoire d'une violence inouïe : à travers eux, Pialat emmerde le petit monde du cinéma et « fait chier les gens de gauche, les lecteurs du Nouvel Observateur. »5

Le frère de Nelly dans "Loulou"
L'éditeur d'"A nos amours"
Le critique d'art, Aurier, de "Van Gogh"

Ce sont eux qu'il « n'aime pas », ce sont eux qui « sont tristes. »6 De même, autre positionnement central contre l'imagerie de « l'auteur de
films » français, Pialat revendique tout haut sa volonté de faire, non seulement un cinéma populaire, mais aussi un cinéma susceptible d'attirer du public. Il ne s'agit pas de compromission mais, plus naturellement, d'une place à part : puisque Pialat arrache des histoires aux Français, ceux-ci doivent venir les voir. Le cinéaste cherche et trouve davantage sa reconnaissance dans les entrées du public que dans les livres et les articles des critiques.

Et ça marche : depuis dix ans, depuis A nos amours, Pialat a attiré en quatre films plus de quatre millions de spectateurs français. Voilà la légitimité de Pialat : faire ses films, absolument, en attirant désormais à lui seul dans les salles autant de spectateurs que tous les auteurs de la Nouvelle Vague réunis. On ne pourrait comparer cette position, qui emmerde beaucoup d'envieux, qu'à la place que tenait Pagnol au cœur des années trente.
        La singularité de Pialat est que, ainsi placé au centre, épaulé par Gaumont, protégé par Toscan du Plantier, il n'attire pas mais repousse. Comme si au centre du cinéma français se tenait un bon gros bloc de « marge », un noyau créateur d'angoisses plutôt que de compromis, un être qui fait du vide plutôt que du plein. Il n'y a ni « école » ni
« tendance » pour entourer Pialat ; il n'y a que des colères et des provocations qui sortent de cette bouche centrale : contre le naturalisme, contre l'improvisation, contre la critique, contre les intellectuels, contre « l'art », contre le système, contre le cinéma lui-même. « Ce qui est grave dans le cinéma, c'est qu'il n'a jamais fait de progrès. Le premier film était le meilleur, la Sortie des usines Lumière en copie originale, qui est de mieux en mieux quand on le revoit. Il y avait déjà tout… Et il n'y aura jamais eu aucun progrès. Alors que la peinture n'a pas progressé, n'a même pas évolué, mais qu'elle a continué. Dans le cinéma c'était une révélation. Et après la révélation, il n'y avait plus rien »7, écrit le réalisateur en mettant en scène sa haine du septième art. Le cinéma français s'est ainsi trouvé un centre dans la haine du cinéma lui-même, si bien que sur l'écran, on voit apparaître une chose inestimable : non pas du cinéma mais des gens d'en France, non pas de l'art mais de la vie.



 



 
Les "Portraits de Cinéastes" de Cadrage - Une collection dirigée par
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