Pialat l'emmerdeur par Antoine de Baecque (version longue parue in Maurice Pialat, l'enfant sauvage)

        Comment faire apparaître de la vie ? Voilà précisément une question à laquelle peut répondre « Pialat l'emmerdeur », une question qui entraîne le regard vers ses méthodes de travail. Chaque tournage de Pialat, c'est-à-dire ce que raconte chacun de ses films sans exception, est une stratégie de « mise en trouble » du plateau et de ses personnages. Aucun n'y échappe : acteurs, techniciens, accessoiristes, décorateurs. Si, par sa position de marginal du centre, Pialat rejoint Pagnol, l'enregistrement du trouble d'un plateau relève quant à lui d'une philosophie renoirienne du cinéma. Mais là où Renoir procédait avec patience, bonhomie et humanisme, Pialat, comme il le dit,
« cherche les moments où ça va mal pour foutre la merde. » Cette stratégie d'emmerdement des relations et des sentiments commence par un étrange mutisme : Pialat n'impose rien à ses collaborateurs, ne donne surtout pas d'indications trop précises, ni aux techniciens, ni aux acteurs, les livre à leur propre sort, ce que Sophie Marceau, après le tournage de Police, a interprété à sa façon, c'est-à-dire mal : « C'est quelqu'un qui ne s'occupe pas des comédiens. »8 Commence pourtant, pour ceux qui surmontent le premier « obstacle d'inertie » dressé par Pialat, une prise de conscience créatrice : « Puisque je suis livré à moi-même, autant devenir metteur en scène » … Ce qui entraîne des impulsions : le plateau compte très vite cinq ou six cinéastes en puissance qui proposent et défendent leurs points de vue. Ce qui entraîne aussi des accidents, car Pialat reprend parfois son rôle de façon possessive, presque paranoïaque : « Je décide d'aller filmer le marché. Colette prend le son. Je la laisse faire un bon bout de temps sans rien dire. Puis je l'engueule parce qu'elle devient maladroite ou parce qu'elle se plaint que le « nagra » est trop lourd à porter. Je hurle en la traitant de tous les noms, de fainéante, de bonne à rien, de conasse ! tellement fort que même les marchandes de poissons se retournent, et j'en entends une qui lui dit : « Eh ben, pauv'petite ! … » », écrit-il, en romancier très autobiographique, dans Nous ne vieillirons pas ensemble.9

Élans de coopération et brusques colères, symbiose collective et irruptions de violence, acquiescements et chicaneries pour un rien, voilà l'humeur changeante du plateau. Ce dont se nourrit Pialat. « Il a une légende qui le précède – confie Evelyne Ker, la mère d'A nos amours. On le présente comme un sadique, un bourreau. On m'avait dit : « Tu vas vivre un enfer ». En fait, il ne faut pas exagérer. Car sur le tournage on s'amusait souvent beaucoup. Il y avait une grande complicité et de grosses rigolades. Maurice Pialat, c'est vrai, a aussi besoin de psychodrame, de tension pour créer. Alors il y avait des affrontements. Selon ses angoisses, selon ses jours, il a sa tête de turc. Il faut qu'il se passe « quelque chose » qui vienne des autres pour que le déclic chez lui fonctionne, sinon il s'ennuie, il tourne à vide. Mais quand c'est parti, c'est sans limite, c'est un moment de vie donné, il nous bouffe ! »10 Ce que Pialat enregistre alors, très directement, ce sont ces accès et ces accidents, parfois ces courts moments de répit où tout le monde souffle, mange et rit, toujours, en tous les cas, un tournage en train de se faire sous les coups de boutoir d'un « emmerdeur de première. »11

Notes :
1. Entretien paru dans Positif n°375-376, mai 1992, p. 105.
2. A nos amours, scénario et témoignages publiés aux éditions Lherminier, Paris, 1984, p. 130.
A nos amours, scénario, dialogues, chronique, images, Editions Pierre Lherminier / Filméditions, Paris, 1984.
Entretiens avec Arlette Langmann (scénario), Micheline Pialat et Emmanuel Sclumberger (production), Evelyne Ker et Dominique Besnehard (interprétation), Valérie Sclumberger (costumes et interprétation).

3. Jacques Siclier écrit par exemple : « Le cinéaste a déjà eu l'occasion de laisser éclater publiquement son mauvais caractère ou sa mauvaise humeur. Sans doute Pialat tient-il à se rendre impopulaire. Les portes des producteurs se ferment et les projets tombent à l'eau. » (in Le Cinéma français, tome II, éditions Ramsay, Paris, 1991, pp. 91-92).
4. A nos amours, op. cit., p. 134.
5. Pascal Bonitzer, critique de Loulou parue dans le numéro 318 (décembre 1980) des Cahiers du cinéma. Bonitzer y soumet le racisme et l'antisémitisme latents de Pialat à la question. Cette analyse est discutée dans le numéro suivant par une lettre de Nathalie Heinich. Joël Magny, dans son essai récent, (Maurice Pialat, Editions de l'Etoile/Cahiers du cinéma, Paris, 1992), rappelle utilement ces polémiques.
6. « C'est vous qui êtes tristes » est l'une des répliques de Pialat (le pére) à la fin du repas d'A nos amours. Le cinéaste s'explique sur cette phrase dans l'entretien des Cahiers du cinéma n°354, décembre 1983, p. 64.
7.
Eloge de Poussin, article-entretien paru dans Libération, le 2 septembre 1987, journal dont Pialat était ce jour-là le rédacteur en chef exceptionnel.
8. Cahiers du cinéma n°375, septembre 1985, p, 16.
9. Nous ne vieillirons pas ensemble, Editions Galliera, Paris, 1972, p. 59.
10.
A nos amours, op. cit., p. 152.
11. Entretien avec Jacques Loiseleux, cadreur et directeur de la photo de Pialat depuis Loulou, Positif n°369, novembre 1991, p. 22.

[Texte écrit pour le catalogue de la rétrospective Pialat du festival France Cinéma de Florence, Maurice Pialat, l'enfant sauvage, (dirigé par Sergio Toffetti et Aldo Tassone), Editions Muséo Nazionale del Cinéma, Torino ; France Cinéma, Firenze ; Admiranda, Institut de l’Image, Aix en Provence, Collection Lindau, Turin, octobre 1993. Texte publié avec l'autorisation de son auteur.]

Antoine de Baecque
Maître de conférences en "Etudes Cinématographiques et Audiovisuelles", historien de la "Révolution française", critique de cinéma (Cahiers du cinéma, Trafic, Vertigo, etc.), actuellement rédacteur en chef adjoint de Libération - responsable des pages "Culture" -.
Il a écrit plusieurs ouvrages sur le cinéma (notamment une biographie sur François Truffaut chez Gallimard en collaboration avec Serge Toubiana, un livre d'entretien avec Manuel de Oliveira en collaboration avec Jacques Parsi ainsi qu'une étude sur le cinéma de Andréi Tarkovski, tous deux aux éditions des Cahiers du cinéma).
Il a aussi publié, Le Corps de l’histoire (1993), La Gloire et l’effroi (1997), Sept morts sous la terreur (1997), Les Eclats du rire (2000) et un Dictionnaire Truffaut en collaboration avec Arnaud Guigue aux éditions de La Martinière (2004).



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