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Débordements
par Vincent Amiel
Le Garçu (1995)
Le cinéma de Pialat est comme le ventre
de Depardieu : il déborde. Au-delà du
cadre, les corps passent le bord de l'écran,
et les regards s'enfuient hors des limites trop étroites
de l'image. Sans arrêt, l'échange se
produit vers l'extérieur, les forces centrifuges
d'un dispositif vital attirent à la périphérie
des plans les moindres mouvements. Périphérie
des plans, c'est-à-dire aussi bien les bords
de l'image que les extrémités chronologiques,
le début et la fin, les raccords qui lui permettent
de s'insérer dans le montage ; vers ces raccords,
ces interstices, ces absences vides, sont aussi
projetées ces tensions qui ne peuvent se satisfaire
du centre de la scène. Et le physique de Depardieu,
aux antipodes d'une force d'inertie, imprime à
la vitesse, comme un discobole, toute la puissance
de son poids.
Chez Pialat, Depardieu incarne ce paradoxe baroque
par excellence, que la hargne du réalisateur
accommode à son style, paradoxe de la pesanteur
et du mouvement.
Les corps s'effondrent dans cette oeuvre où,
pourtant, ils ne cessent de se débattre ; comme
les percherons que la boue colle au sol des chemins
creux (Sous le soleil de Satan), leur volonté
d'un ailleurs sans cesse est contrariée par
leur propre poids. Mais c'est la vitalité de
ce poids qui importe malgré tout, c'est l'arrachement
qui donne sa figure à toute l'oeuvre de Pialat.
Qu'il adapte Bernanos ou prenne Van Gogh pour sujet,
le traitement des masses y fonctionne comme un écartèlement,
entre l'envol et l'affalement, entre le sublime et
l'abandon. Nul besoin de montrer Dieu, ni les oeuvres
de Vincent, pour comprendre - pour sentir - qu'ils
sont le point lointain qui donne son équilibre
à la pesanteur du présent. Le seul qui
puisse en être le levier. D'autant plus efficace
qu'il est éloigné - c'est de la simple
mécanique. L'ivresse du bordel, la lourdeur
des rituels religieux, l'avachissement des corps :
ce sont les contrepoids d'un élan fulgurant
qui, constamment, s'échappe, fuit entre les
plans, traverse la rampe.
Dans Le Garçu, c'est de tendresse
et d'inquiétude qu'il s'agit, issues toutes
deux de ce sentiment étrange qui fait de la
paternité un acte de filiation, et qui réunit,
par ce qui n'est rien d'autre, en définitive,
qu'un acte de
remplacement, la fascination de la vie et la certitude
de la mort.
L'espace que la caméra de Pialat impose en
contre-champ est toujours ce motif d'inquiétude
(la forêt de sapins, la piste de danse) que
la proximité des corps cherche à compenser,
que les plans-séquences encombrés de
mouvements tentent de faire oublier. En mal de tendresse,
Gérard va se réfugier dans un restaurant
où l'on peut à peine se déplacer,
où l'espace est confiné, où la
caméra trouve à peine à se caser
(lorsqu'il s'agira de montrer des échanges
plus difficiles, on découvrira qu'il y avait,
à côté, une salle immense).
Le silence éternel des espaces infinis est
toujours là : c'est ce contrechamp, cette présence
immuable, sur laquelle on ne peut agir ; la proximité
et la tendresse, elles, sont toujours à gagner,
à conquérir. « Ca va ? »
est la phrase inlassablement répétée
par Depardieu au début du film : comme le réflexe
d'une approche, la bouée lancée au partenaire,
pour s'accrocher à deux. Il y a comme du Cassavetes
dans la recherche d'une telle tendresse, de cette
accroche à l'autre, qui a depuis longtemps
oublié les ruses culturelles de l'amour. Comme
chez lui, d'ailleurs, les sentiments s'échangent
en famille, fouillent dans les affects de l'enfance
et de la mémoire, dans la chaleur d'une régression
protectrice. La seule qui déborde «
naturellement », celle dans laquelle
on peut s'enfouir, se perdre. Etre pris dans le mouvement
qui va du père au fils, être l'un et
l'autre, c'est encore s'abandonner au flux qui constamment
déborde.
Le ventre, le cadrage, la filiation : tout ce
qui va au-delà, tout ce qui n'a pas la netteté
artificielle des prétentions sociales ou de
représentation, ce volume non maîtrisé,
c'est la chair d'un cinéma qui, faisant mine
de se laisser aller, se permet surtout de saisir au
passage les flux vitaux.

Dans Le Garçu, le voisinage de Depardieu
et du petit Antoine est à ce titre extrêmement
probant : pour des raisons diverses, ils rivalisent
d'adresse dans l'art de dépasser le rôle
qui leur est imparti. Le métier chez l'un,
l'innocence chez l'autre leur permettent d'aller au-delà
de la rampe qui sépare la scène du réel,
et les acteurs de la représentation de l'équipe
qui la met en uvre
« Quand tu vois des acteurs comme Cooper
ou Clift, tu sens à leur façon de jouer,
de donner une réplique qu'ils sont totalement
dédoublés...Y'en a un où c'est
très net, c'est Mitchum : quand il se fait
chier, cela se voit directement à l'écran
! Mais c'est cela un acteur. Seulement ce léger
décalage, cette grâce, cela vient avec
le temps, cela ne vous tombe pas tout de suite sur
la gueule. » Cette déclaration de
Depardieu à la revue Cinématographe,
lors de la sortie de Police, est illustrée
à merveille ici par Antoine Pialat et ses
quatre ans d'expérience
« professionnelle ». S'il y
en a un qui montre que les autres l'embêtent,
qui montre qu'il a sommeil ou qu'il se "fait
chier" sur un plateau, c'est bien lui
! « Laisse-moi un petit peu.... »,
dit-il à Depardieu devant un flipper ; ce n'est
bien entendu pas au personnage qu'il dit cela, mais
à l'acteur.
De la même façon, lorsqu'une institutrice
demande : « Qui êtes-vous ? »
à Depardieu venu inopinément chercher
son fils à la crèche, celui-ci répond
: « C'est le gros Gégé »,
et ce n'est évidemment pas du personnage du
scénario dont il veut parler alors...La quantité
de regards hors-champ, vers la caméra, vers
le père vraisemblablement, vers les techniciens,
est de la même veine. Pialat choisit de les
garder. De faire de cet échange, entre le plateau
et la vie, entre les personnages et les individus,
le sujet même de son film. « Ce léger
décalage, cette grâce...» que
Depardieu apporte par nature et par métier,
qui fait qu'il est Depardieu avant d'être Mangin
(Police), Loulou ou Gérard, ce décalage,
on pourrait dire que Maurice Pialat l'offre à
son fils, ou l'accepte de lui (ce qui, de la part
d'un metteur en scène, revient au même).
Que regardent les enfants de l'île Maurice qui
courent autour de l'autocar dans lequel se déroule
une scène ?
Ils regardent l'équipe du film, bien sûr.
Et que regarde Antoine, dans le couloir, une nuit
de cauchemar ? Son père, sans doute, ou tout
autre présence aux côtés de la
caméra. Ainsi c'est, à l'écran,
le film en train de se faire que nous regardons
à notre tour, sans qu'il soit besoin d'avoir
recours à une mise en abyme toujours trop didactique.
Alors que les metteurs en scène s'attachent
toujours à faire en sorte que les enfants oublient
sur le plateau l'environnement technique, Pialat au
contraire se sert de l'innocence (ou de la rouerie)
de son fils pour faire, une fois de plus, déborder
la vie de son cadre.

Il y a une logique à accepter les regards-caméra
d'un enfant et les fous rires d'un acteur. A multiplier
les faux raccords et les improvisations manifestes.
A choisir un comédien qui ne joue pas la comédie,
qui n'imite personne sinon
lui-même.
Une logique esthétique qui rejoint l'idée
de faire jouer son fils et de parler de son propre
père. De faire glisser, seulement glisser,
hors de ses marques, le cadre de la représentation.
Pour qu'il laisse entrevoir, par ses alentours mieux
que par son récit, les rapports qu'il entretient
avec la création et avec la vie.
[Texte écrit pour la revue Positif (n°418,
décembre 1995) et publié avec l'autorisation
de son auteur.]
Vincent Amiel
Professeur en "Etudes Cinématographiques
et Audiovisuelles" à l'Université
de Caen.
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