In mémoriam Maurice Pialat par Bruno Deniel-Laurent


        Pialat est mort ce matin. Pialat colosse apitoyable, arpenteur du champ des possibles d'un "art" cinématographique qu'il embrassa tardivement, faute de mieux, histoire de "gagner sa croûte".
Bizarrement, je pensais beaucoup à Pialat ces derniers temps : la rétrospective de ses films au festival Premiers plans d'Angers avait débuté il y a un an, quasiment jour pour jour. Voir La Gueule ouverte en grand écran m'avait laissé bouche bée... Et hier encore, je triturais l'entrée ligne de ma carte audio visiblement rétive à l'idée d'échantillonner les écoulements de Jean Yanne dans Nous ne vieillirons pas ensemble (« J'en ai vraiment plus rien à foutre de pas te voir... j'chuis en train de gâcher ma vie avec toi... Parfaitement ! gâcher ma vie ! »)...

        Pialat et Bernanos, à peu de choses près, avait le même âge lorsqu'ils livrèrent leur première salve. Et à la suite de l'auteur de Sous le soleil de Satan, Pialat ne s'est pas privé d'offenser les imbéciles, d'un poing éloquent dressé à la face des aréopages de Cannes, pour se renfrogner ensuite dans une morgue bouillonnante.
Pialat n'a jamais forcé son mépris : ayant d'abord tracé son sillon dans la peinture, il savait qu'aucune œuvre cinématographique ne peut prétendre à la perfection plénière et rebondie d'un tableau de Poussin. Un film n'est qu'une cacophonie de ratages et chaque visionnage les rend plus prégnants encore. Pialat ne démolissait pas ses films par masochisme, pas dandysme ou par calcul : c'est parce qu'ils apparaissaient, comparés à l'art pictural, saturés d'inachèvement qu'il se donnait le droit de les semoncer. C'était sa conviction la plus profonde : depuis Lumière, le cinéma n'a pas progressé d'un iota... Et voilà pourquoi il n'avait pas peur de tourner sur la base de scénarios embryonnaires, de placer des évidements narratifs au beau milieu de ses films, de sur/sous-exposer ses scènes ou même de les décadrer : Pialat savait que la beauté ne sauverait pas ses films et encore moins le cinéma. Le bancal jouait chez lui comme incantation, la malfaçon comme condition du surgissement d'une vérité - et sans la complaisance aberrante d'un Mocky.



        Prendre la réalité sur le fait de sa cruauté fondatrice, en saisir la « nature douloureuse et tragique » (Clément Rosset) suppose de montrer l'homme dans sa vérité nue, faible face à sa faiblesse (Nous ne vieillerons pas ensemble) ou lâcheur devant la mort de l'autre (La Gueule ouverte). Pialat nous montre que l'homme attend toujours qu'on le DEBARRASSE de quelque chose ou de quelqu'un - ce qui revient au même -, d'une mère qui n'en finit pas d'agoniser, d'un marmouset décidément bien ingrat, d'une épouse encombrante, d'un ami trop brillant ou d'un remord inopportun. Le pire dans les films de Pialat, c'est que personne n'est vraiment méchant (la mère de Catherine à son gendre : « On sait bien que vous n'êtes pas un méchant garçon, Jean, mais quand même »... Catherine passait ses soirées à pleurer...). Pourtant, c'est la mesquinerie - et sa métaphore intime : la FUITE - qui règne de long en large dans les films de Pialat, trahissant la velléité des bonnes volontés. Pialat, cela n'est guère surprenant, nourrissait une amitié discrète avec Lucette Destouches. Comme la plume célinienne, la caméra de Pialat ne se complait pas dans l'exhibition du vice, elle s'immisce dans la chair molle de l'homme pour tenter d'y trouver, malgré tout, une raison d'espérer.

        Jusqu'à ce matin, Maurice Pialat était le plus grand cinéaste « français » vivant. On me pardonnera de claironner dès maintenant le nom de celui qui le remplace désormais : Bruno Dumont, réalisateur de L'Humanité. Dumont, pialesque à mort lorsqu'il affirme ne « pas avoir peur de la cruauté à l'écran » (notes de tournage de L'Humanité) ou parle des héros de son film comme "les naufragés des affects" ; Dumont comme Pialat travaillé par la peinture et l'obsession des plans fixes ; Dumont et son intérêt pour la présence pondéreuse du corps (« Pharaon est une masse. Il est une illumination. C'est le corps de Pharaon qui me préoccupe, il est mon sujet, mon motif. C'est lui qui prend. Sa face où viennent finir ses nerfs, ses sens. ») ; Dumont appréhendant la vérité dans la dissonance (« Pharaon est faux dans son jeu et ses intonations et de la sorte, dans ses écartements, il nous révèle notre condition car il en est ainsi lui-même le rebord. ») ; Dumont se jouant du genre policier (« bon véhicule » selon Melville) comme Pialat dans Police ; Dumont catalogué bêtement réalisateur « naturaliste » ; Dumont bernanosien agnostique ; Dumont, hué à Cannes comme Pialat douze ans auparavant... Un génie est mort ce matin mais ses intuitions n'ont jamais été aussi vivantes. Décidément, il est urgent de ne pas désespérer.

[Texte écrit pour la revue littéraire en ligne Tsimtsoûm (le 11 janvier 2003, le jour du décès de Maurice Pialat) et publié avec l'autorisation de son auteur.]

Bruno Deniel-Laurent
Rédacteur en chef de la revue littéraire en ligne Tsimtsoûm.

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