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Au
ban du lieu par Youri Deschamps
L'Amour existe (1960)
Quiconque a déjà vu ne serait-ce
qu’un seul film de Pialat ne manquera pas de
s’étonner de l’affirmation contenue
dans ce titre. L’amour, c’est bien le
point de fuite de tout le cinéma de l’auteur
de Van Gogh (1991), l’horizon qui fait
tenir ensemble la totalité de sa filmographie.
Mais de L’Enfance nue (1969) au Garçu
(1995), l’amour et la vie ne vieillissent pas
ensemble. Toujours, le chemin qui mène à
l’Autre est abrupt, coupant, brutal et sans
pitié. Au seuil de l’œuvre, L’Amour
existe, donc, mais le bonheur n’est pas
gai et laisse sourdre une révolte lucide, passionnée
et difficile à contenir.
Cinéaste de la marge n’ayant jamais
fait école, on ne s’étonnera guère,
en revanche, que Pialat entre en cinéma par
la zone franche. Car, en effet, qu’est-ce que
la banlieue si ce n’est la mise au ban du lieu
? Qu’est-ce que vivre en banlieue si ce n’est
être banni du lieu qui compte, c’est-à-dire
le centre ville, le site historique, là où
se dépose « la mémoire officielle
et où se localise le passé certifié
» ? Les banlieusards, nous montre Pialat,
ce sont des gens que l’on enferme à l’extérieur
de la ville. Brûlot poétique, L’Amour
existe est aussi un grand film politique, un
véritable précis de géographie
sociale, un traité d’urbanisme critique
et vibrant, en avance de trente ans si l’on
se repère à la pauvre boussole des médias
contemporains.
Dès le prologue, la caméra de Pialat
s’attache à la description nue des transports
inhumains subis par les voyageurs
du commun, grappes solitaires et muettes absorbées
et recrachées par la bouche d’ombre du
métro. Sitôt que l’on passe le
pont, ce sont bien des fantômes qui viennent
à notre rencontre, ceux des temps passés.
Un train file au loin, mais la rumeur des locomotives
s’est tue, et depuis l’intérieur
d’un appartement figé dans le silence,
la caméra s’avance lentement vers la
fenêtre. La voix du commentaire, d’une
rare qualité littéraire, écrit
par Pialat lui-même et dit à la première
personne, convoque le souvenir : « Longtemps,
j’ai habité la banlieue […] La
mémoire et les films se remplissent d’objets
qu’on ne pourra jamais plus appréhender.
» C’est vers ces lieux de mémoire,
« châteaux de l’enfance qui
s’éloignent », que le film
retourne d’abord : une église épargnée
par les bombes, une salle de classe déserte,
un cinéma vide. La succession de travellings
patients évoque une progression personnelle,
comme un promeneur invisible arpentant des territoires
fantomatiques et dépeuplés. La note,
d’emblée, est donnée, et tout
le film s’y accroche en variations et déclinaisons
: c’est l’absence et le gel, le figement
forcé du temps dans l’itération
définitive qui caractérisent la vie
en banlieue. La récurrence de tous ces trains
qui vont et reviennent de part et d’autre de
l’image, à plusieurs endroits du film,
prépare la comparaison et précise le
discours : charrettes fantômes menées
par le cocher de la mort au travail, les trains de
banlieue ordonnent la déportation au quotidien
de toutes ces vies « dont le futur a déjà
un passé, et le présent un éternel
goût d’attente. »
Plus tard, quand vient le temps des «
casernes civiles » et des meurtrières
en guise de fenêtres, l’innommable est
prononcé ; le constat frappe, terrible : «
univers concentrationnaire payable à tempérament,
urbanisme pensé en termes de voirie […]
les entrepreneurs entretiennent la nostalgie des travaux
effectués pour le compte de l’Oganisation
Todt. » Rappelons que l’Organisation
Todt (du nom de son premier chef, Fritz Todt) fut
une structure de l’Allemagne nazie, notamment
chargée de la construction de la ligne Siegfried
et du mur de l’Atlantique, pour lesquels elle
reçut l’appoint du travail forcé.
Cette « nostalgie » attribuée aux
modernes bâtisseurs de bunkers à loyer
modéré, précise bien l’ampleur
de la révolte dont le film témoigne
admirablement.
  
Le dernier segment retrouve le train qui convoie
la litanie des heures grises et l’écume
des jours : « Départ à la
nuit noire. Course jusqu’à la station.
Trajet aveugle et chaotique au sein d’une foule
serrée et moite. Plongée dans le métro
tiède. Interminable couloirs de correspondance.
Portillons automatiques. Entassement dans des wagons
surchargés. Second trajet en autobus. Le travail
est une délivrance. Le soir, on remet ça.
» Là, le commentaire s’accélère,
redouble la mécanique inexorable, et le montage
démonte la machine à broyer les âmes,
celle qui oeuvre à l’indistinction des
corps, à l’extinction de la personne.
Toujours sur la même ligne de force, vers la
fin du film, après un passage sans appel par
les bidonvilles de Nanterre assaillis par les flammes
d’un incendie que l’on n’oserait
qualifier de
« domestique » (« ils existent,
à trois kilomètres des Champs-Élysées
»), un mouvement de caméra va chercher
dans les décombres une plaque indiquant la
rue d’Oradour-sur-Glane, du nom de
ce village de Haute-Vienne tristement entré
dans l’histoire des atrocités nazies
(le 10 juin 1944 a vu 642 victimes, dont plus de 450
femmes et enfants brûlés vifs dans l’église).
La position de Pialat est on ne peut plus claire.
L’abject du moment est condensé en une
phrase : « de plus en plus, la publicité
prévaut contre la réalité »
; un paravent que lève l’alternance de
deux séquences qui font se côtoyer les
sirènes criardes des promoteurs et le silence
blanc de la détresse et du dénuement.
Un film comme un cri de poésie et de révolte,
pour instruire la leçon des ténèbres,
celle « qui n’est jamais inscrite
au flanc des monuments. » Une voix dont
les paroles résonnent au présent, jusque
dans les baffles des ghettos-blaster diffusant du
rap : « Les années passent, pourtant
tout est toujours à sa place / Plus de bitume
donc encore moins d’espace / Vital et nécessaire
à l’équilibre de l’homme
/ Non, personne n’est séquestré,
mais c’est tout comme » (Suprême
NTM, « Paris sous les bombes »).
[Texte écrit
pour la revue Eclipses
(2003) et publié avec l'autorisation de son
auteur.]
Youri Deschamps
Enseignant en "Etudes Cinématographiques
et Audiovisuelles" à l'Université
de Caen.
Rédacteur en chef de la revue Eclipses
et critique de cinéma pour les revues Positif
et Cinémation.
Formateur dans le cadre des dispositifs nationaux
d'éducation aux images.
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