La Petite maison dans la vraie vie par Samuel Douhaire
La Maison des bois (1971)


       

        Le premier quart d'heure est un choc. Il y a trente ans, on pouvait donc filmer pour la télévision une fiction en plans-séquences de plusieurs minutes ; on pouvait tourner en improvisant pour un programme diffusé à une heure de grande écoute (on ne disait pas encore prime time) ; on pouvait donc réaliser un feuilleton où les temps dits forts comptaient finalement moins que ces temps dits morts et qui sont, en fait, de vrais moments de vie ; et on pouvait ainsi, contre toute attente, obtenir un vrai succès populaire (on ne disait pas encore gros Audimat). Un miracle télévisuel comme La Maison des bois serait impensable aujourd'hui, quand, de Rivière espérance en Misérables, seuls comptent le lisse, l'efficace, le rapide. Raison de plus pour ne pas rater sa rediffusion sur Histoire, exceptionnelle à tous points de vue (programmé pour la première fois en 1971, son dernier passage remonte, sauf erreur à 1990, sur FR3). Aux origines du miracle, on trouve un roman naturaliste de René Wheeler sur un petit orphelin lors la guerre de 14-18. En 1970, Maurice Cazeneuve, patron de la deuxième chaîne de l'ORTF, décide d'en confier l'adaptation télévisée à Maurice Pialat, considéré comme un spécialiste du monde enfantin depuis la sortie, l'année précédente, de son premier film de cinéma, L'Enfance nue. Pialat taille à la hache dans le premier scénario écrit par Wheeler, plein, selon lui, « de scènes irréalisables et de bouffonneries assez splendides », et n'en retient qu'une mince trame. En 1917, trois petits Parisiens sont accueillis en pension chez « Papa Albert », un garde-chasse qui vit à l'écart d'un petit village avec son épouse, « Maman Jeanne », et ses deux grands enfants, Marguerite et Marcel. Les pères sont au front, les mères visitent les petits chaque dimanche, sauf celle d'Hervé, qui ne donne plus signe de vie. Au village, la jeune femme du marquis trouve la mort dans un accident, « Papa Albert » pique du chocolat dans le garde-manger des aviateurs, Marcel part au combat, s'y fait tuer, l'armistice arrive, les petits rentrent à Paris. Voilà, c'est à peu près tout. Et, de ces quelques lignes, Pialat tire six heures de film constamment pasionnantes.

Audace. Aux antipodes d'un Jacquou le Croquant, le feuilleton-étalon de la fin des années 60, la narration de La Maison des bois reste, encore aujourd'hui, révolutionnaire pour une fiction télé. Pialat chemine dans son scénario comme on ferait l'école buissonnière, se moque des enchaînements logiques, délaisse souvent ses héros pour développer les seconds rôles (inoubliables portraits du bedeau, du marquis, du facteur), dilate le temps ou, au contraire, l'accélère brusquement. Le traitement historique traditionnel est, lui aussi, sérieusement bousculé. Du conflit, on ne voit que son impact sur la vie quotidienne de l'« arrière », les lettres venues du front, la visite médicale d'incorporation, les ravages de la propagande militariste. Avec pas mal d'audace pour l'époque (n'oublions pas que le feuilleton a été tourné sous le très peu libéral Pompidou, moins de dix ans après la fin de la guerre d'Algérie, où la censure militaire et civile fit rage), Pialat montre les manifestations plus ou moins insidieuses du bourrage de crâne institutionnalisé : en 1917, on apprenait en classe le credo du poilu (« J'ai foi dans mon lebel, dans mon obus de 45, dans Joffre tout-puissant... ») et l'instruction civique était surtout synonyme de conviction belliciste.





       

 



       

Les "Portraits de Cinéastes" de Cadrage - Une collection dirigée par
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