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La
Petite maison dans la vraie vie par
Samuel Douhaire
La Maison des bois (1971)
Violence. A cette réalité
trafiquée, Pialat oppose la réalité
sublimée par l'imagination de ses trois jeunes
héros. Au moment de la sortie de L'Enfance
nue, Pialat disait en substance : «
On ne peut pas faire des films sur l'enfance mais
des films sur la mémoire. » Quand
il filmé Hervé, Bébert et Michel
dans la Maison des bois, c'est pour retrouver des
sensations, un rapport au monde que les années
ont en partie effacé. Peu de cinéastes
ont su rendre avec autant de justesse le monde de
l'enfance, entre innocence sensible et crauté
sadique envers le plus faible. Pialat a, il est vrai,
été aidé par le petit Hervé
Levy, qui, par ses mines boudeuses, son sourire irrésistible,
son énergie, procure la même impression
que Jean-Pierre Léaud débutant dans
Les Quatre cents coups. L'ambivalence des
gamins s'exprime idéalement dans leurs jeux,
scènes récurrentes de La Maison
des bois. Les enfants de Pialat imitent les grands
en y incorporant leur propre mythologie : ils jouent
à la guerre, mais après avoir tiré
à la courte paille pour savoir qui fera le
« Boche » ; ils se décorent de
la Légion d'honneur, mais en s'adoubant à
la manière des chevaliers de la Table ronde
; ils plantent des croix dans le sable pour les morts
au jeu d'honneur, en une préfiguration des
cimetières militaires de Verdun.
L'irruption de la réalité du front dans
cet univers largement fantasmatique n'en est que plus
violente. C'est l'arrivée d'ambulances remplies
de blessés aux visages hagards, scrutés
longuement dans une scène où la compassion
le dispute à l'insoutenable; ce sont ces poilus
épuisés, en manœuvre, déjà
plus morts que vivants ; c'est enfin cet avion allemand
pris en chasse par les Guynemer locaux et que l'on
encourage comme à un meeting aérien,
jusqu'à la chute du pilote et la confrontation
avec son cadavre. La permanence de la mort au cœur
même de la vie, et de la vie au cœur même
de la mort, est la clé du feuilleton ; elle
sera, sous peu, celle de l'œuvre cinématographique
de Pialat. Dans La Maison des bois, un déjeuner
sur l'herbe ensoleillé, une partie de pêche
rieuse précèdent un départ au
front que l'on pressent fatal. Le cinquième
épisode enchaîne ainsi la scène
la plus enjouée et la scène la plus
éprouvante du feuilleton : la douceur du bain,
long cérémonial que Pialat filme avec
la tendresse d'un père caméscopant ses
gamins turbulents ; puis la douleur du deuil, avec
les hurlements de « Maman Jeanne » apprenant
la mort de son fils.
Constantes. La visite de La Maison des
bois est donc indispensable à tout amateur,
même modéré, de Maurice Pialat.
Non seulement parce qu'on y aperçoit pour la
première fois des figures appelées à
devenir des constantes de son œuvre. Ou parce
qu'on y décèle, vingt ans avant Van
Gogh, cette habileté à mêler
petite et grande histoire. Mais surtout parce que
Pialat donne l'impression d'avoir découvert
une liberté de filmer et fait preuve, comme
rarement, d'un véritable bonheur à tourner.
Le réalisateur de Loulou n'a jamais
été indulgent avec son œuvre, et
La Maison des bois ne fait pas exception.
Mais tout en ironisant sur son apparence «
un peu boîte à bonbons »,
Pialat reconnaissait à quel point son feuilleton
avait joué un rôle important dans sa
carrière comme dans sa vie. « Avec
La Maison des bois, expliquait-il à la revue
Cinématographe (n° 57), on m'a forcé
à regarder les autres, et je me suis rendu
compte avec plaisir que j'en étais capable
et, même, que je préférais observer
autrui que moi-même. Cette nouvelle faculté
ma rempli de joie. » Et nous donc.
[Texte écrit pour Libération
(lundi 11 septembre 2000) et publié avec l'autorisation
du quotidien.]

Samuel Douhaire
Journaliste à Libération
(pages TV et cinéma).

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