Entretien avec Matt Dray

par Rémi Fontanel pour www.maurice-pialat.net

Matt Dray est cinéaste et critique de cinéma, notamment pour la revue en ligne
Objectif Cinéma.

En 2000, il réalise, grâce à la bourse du
G.R.E.C (Groupe de Recherche et d’Essais Cinématographiques) un premier court-métrage Domicile, en 35 mm et en noir et blanc. Un second court-métrage suit en 2003, 20 novembre, produit par Sacrebleu Productions. Une rencontre avec une réalisatrice franco-hollandaise, Nathalie Alonso Casale l’amène deux mois en Russie où ils tournent ensemble un documentaire, actuellement en post-production.

En compagnie de son complice Bernard Payen (
Objectif Cinéma et Cinémathèque française), il a réalisé l'entretien de Willy Kurant, chef opérateur sur quelques films de Maurice Pialat : l'occasion pour nous de revenir sur son parcours, sur son rapport au cinéma et ses liens qui l'unissent avec l'oeuvre de Maurice Pialat...

Que soit chaleureusement remerciés Matt Dray pour sa collaboration...


        Comment as-tu rencontré le cinéma de Maurice Pialat ?

Matt Dray : Je crois que ma première rencontre avec Maurice Pialat s’est passé quand j’avais 12/13 ans, je suis "tombé" sur A nos amours à la télévision... j'ai dû me dire : « c’est quoi ce truc, ça part dans tous les sens, c’est nul ! » Je ne savais pas ; il faut grandir pour voir certains films, pour les ressentir au fond de soi, pour qu’ils provoquent quelque chose, enfin. Pialat est de ceux-là. D’ailleurs, même la jeune Bonnaire préférait quand même Diabolo menthe , ce qui eu pour malheureux effet de mettre dans tous ses états Pialat sur le tournage. L’esprit se construit avec le temps, c’est comme ça, et c’est bien naturel.
Aussi, plus tard, quand je suis enfin devenu un peu plus grand, un peu plus apte à comprendre certaines choses, j’ai avalé les films de Pialat, comme ça.... Seulement, il faut l’avouer, quand on est jeune, on est souvent poussé vers d’imbéciles facilités, vers de niais divertissements qui vous font vite oublier les choses importantes. Ça me fait toujours rire d'entendre certains cinéastes avouer avouent prétentieusement avoir découvert le cinéma à l’âge de cinq en découvrant Citizen Kane.

        Comment qualifierais-tu le cinéma de Maurice Pialat ?

Matt Dray : Il est difficile de qualifier le cinéma que pratiquait Maurice Pialat. Il me semble que chacun de ses films possède sa propre identité, sa propre autonomie. De toute façon, la technique de Pialat consistait à tout détruire avant de tourner, à laisser planer un climat détestable sur le plateau. Le résultat est toujours intéressant du reste. Ça donne toujours quelque chose de différent. Le film paraît lui-même comme étant déconstruit et finalement on le ressent le film de manière encore plus forte je pense. C’est pour cela que le cinéma de Pialat est unique. On sent à l’intérieur du film comme un cœur qui bat et qui se bat. Evidemment, ce qui frappe immédiatement, c’est cet incroyable rendu du réel, qui nous renvoie à nous-même. On pourrait croire que le film, lorsqu’il est diffusé, est en train de se tourner en direct, toujours. On ne sait jamais où va le cadre, ce que vont faire les personnages. L’émotion d’un film de Pialat tient dans la surprise, l’imprévisible.

        Quels sont les films que tu aimes le plus ?

Matt Dray : Je crois que j’ai presque compris le parcours de Maurice Pialat. Pour ma part, il existe deux Pialat : le premier se jette corps et âme dans le cinéma, après des années et des années d’attente et va jusqu’à Police. Le deuxième Pialat souffle, et cela aboutit à des œuvres plus "manufacturées" mais très maîtrisées que sont Sous le soleil de Satan et Van Gogh. Je crois que j’aime beaucoup la première période, parce qu’elle va au cœur des choses, elle explore les défauts des individus, de la société de l’époque, la difficulté d’aimer par exemple ; il n’y a pas de graisse qui enrobe les personnages, ils sont tels qu’ils sont. Et puis par exemple, À nos amours est un film qui raconte le délicat passage de l’adolescence à l’âge adulte, il est si proche de soi, de notre histoire intime. Quelque part, on a tous connu ça, ce délicat passage d’un âge à un autre.

        En quoi ce cinéma a-t-il pu t'influencer dans ta propre pratique (toi dont on a pu écrire dans la presse récemment que tu étais l'un des "fils" de Pialat) ?

Matt Dray : Je ne crois pas que le cinéma de Pialat ait totalement influencé ma pratique du cinéma, sur la manière dont je cherche à faire du cinéma, à compléter mon apprentissage. C’est de par son histoire, son vécu, ce qui se ressent d’ailleurs dans son cinéma, que je me sens proche. Et puis, j’ai fait un film de trente minutes que j’ai tourné il y a maintenant deux ans, en Charente ; l’histoire d’un fils qui revient sur les terres de son enfance. Il rend visite à sa mère qui est en train de mourir. En effet, un journaliste de la presse écrite en a déduit que je faisais du « Pialat ». En fait, on passe la première partie de sa vie à regarder, ce qu’on fait les autres cinéastes, dans les arts, dans la vie en général. Et puis quand on se sent prêt, on se jette à son tour à l’abordage et on essaie de faire autre chose, quelque chose qui nous appartiennent un peu. Alors, s’il y a Pialat dans mon ventre, il y a aussi certainement Jean Rouch, Joris Ivens, Robert Flaherty, John Cassavetes, Jerry Schatzberg, enfin, tous ces cinémas qui ont avoir avec la vie, avec la chair et les os, ces films « vérités » sans artifice, crus et cruels, de cinéastes qui ne s’apitoient pas, qui ne jouent pas les "enfants gâtés".

        Qui selon toi, des cinéastes actuels, pourrait se rapprocher le plus de Maurice Pialat ?

Matt Dray : Aucun cinéaste actuel ne peut se rapprocher de Pialat. Personne ne se rapproche de Pialat. Pialat, c’est Pialat. C’est déjà tout. Il y a cette phrase que j’ai lue dernièrement, elle est de Pascal Mérigneau : « Il y a Pialat et les autres. » Et c’est tant mieux, du reste. Quand on me dit que certains cinéastes actuels se rapprochent ou se revendiquent de Pialat, c’est assez drôle à entendre. Parce que ça ne veut jamais rien dire. Faisons avec notre propre sensibilité, notre propre façon de voir. Certainement, des cinéastes nous touchent, comme certains peintres, certains livres, mais quand on entre à son tour dans la cour, la grande farandole des arts et des lettres, il faut tenir les œuvres à distance et fabriquer avec ses propres yeux. C’est la meilleure façon de se « faire » un regard, de développer son propre cinéma, en digérant par exemple les films de Pialat, sans pour autant les copier. Moi, je suis toujours étonné de lire parfois : « Tiens, voilà le nouveau Pialat ». Je vois le film et je me finis par dire : « mais le type, le journaliste, il l’a vu le film ou non ??? » Je n’ai jamais retrouvé dans aucun film français actuel une seule saveur d’un film de Pialat. Non, c’est autre chose. Et puis, la barre est haute quand même. Il faut avoir vécu pour faire un tel cinéma. Et Pialat a commencé à faire des films après (presque) une vie déjà "faite".

 

Les "Portraits de Cinéastes" de Cadrage - Une collection dirigée par
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