Bernanos, Bresson, Pialat : trois visions par Caroline Eades
       
        Robert Bresson et Maurice Pialat partagent un cheminement artistique similaire qui va de la peinture au cinéma et se retrouvent parfois côte à côte sous la bannière critique pour avoir chacun traité de manière originale un aspect essentiel de la mise en scène filmique, la direction d'acteurs. En portant respectivement à l'écran Journal d'un curé de campagne en 19501 et Sous le soleil de Satan en 1987, Bresson et Pialat ont également prouvé une même fascination pour l'ambiguïté du regard et l'opacité des objets sur lesquels il s'attarde. L'écriture de Bernanos constitue en effet un point de rencontre pour ceux qui s'attachent à la question byzantine du mystère de la représentation, du jeu entre l'objet et le signe, de la tension entre le corps et l'esprit.
        Les personnages romanesques empruntés à Bernanos sont à proprement parler transfigurés par le nouveau statut que leur confèrent Bresson et Pialat, ne serait-ce que parce que la forme humaine est d'abord façonnée au cinéma par le corps de l'acteur. En confiant les rôles de Donissan et de Mouchette à Gérard Depardieu et à Sandrine Bonnaire et en s'attribuant celui de l'abbé Menou-Segrais, Pialat convoque non seulement la figure et le talent de l'acteur pour servir la construction des personnages filmiques, mais y ajoute la persona constituée par l'historique de ses rôles précédents et son image publique. Du loubard violent il a fait un prêtre torturé, de la marginale délurée une jeune bourgeoise égarée, de l'auteur de films naturalistes le comédien d'un drame spirituel. Certes, la force physique, la sensualité ou la générosité de chaque acteur évite le contre-emploi et maintient le fil entre l'attente et la surprise des spectateurs, mais les écarts entre l'image connue du comédien et son nouveau rôle permettent à Pialat de rejoindre par le biais de l'écriture cinématographique « l'articulation du paraître et de l'être, qui fonde la fiction bernanosienne. »2
        La révélation directe et sans détour de l'âme par delà l'obstacle du corps est une qualité exceptionnelle conférée à des êtres hors du commun tels que Donissan et le curé d'Ambricourt. « De ces trois grâces sacerdotales - lucidité surnaturelle, amour absolu des âmes et des plus entamées par le mal, lente agonie - la plus remarquable est cette faculté de voir en autrui, qui n'est point un don magique mais l'effet de la charité. »3 Cette vision qui concrétise la négation du paraître au profit de l'authenticité de l'être est à la fois synchronique et diachronique, puisqu'elle révèle à Donissan la conscience de Mouchette en même temps que sa généalogie spirituelle, la famille de pécheurs dont elle est issue.
       

        Les spectateurs peuvent saisir l'idée de cette intuition unique par l'analogie que leur fournit la rencontre avec les personnages filmiques : leur vision s'articule sur le don d'ubiquité qui les autorise à suivre Mouchette par exemple dans ses tête-à-tête avec Cadignan et Gallet comme dans la solitude du secret ou de la résignation. Elle est aussi fondée sur la persona de l'acteur : la violence avec laquelle Donissan s'efforce de chasser le mal par l'auto-flagellation ne renvoie pas seulement au masochisme et à l'ascétisme du personnage suggérés par les interprétations psychologiques ou théologiques, mais, par le biais d'une généalogie transtextuelle, à la nécessité pour l'abbé d'expier les fautes commises par Loulou et Mangin, Jean-Claude et Bob, c'est-à-dire à la spécificité de la grâce bernanosienne appliquée au personnage filmique.
        De fait, Pialat souligne à deux reprises l'importance que Donissan accorde au « Traité de l'Incarnation » en le recopiant et en l'annotant : cette question prend ainsi une double dimension, religieuse et artistique. La chair meurtrie de Donissan et le corps affaibli du curé de campagne renvoient chez Bernanos4 à l'enveloppe humaine, vénérée et martyrisée, qui a pour nom Jésus-Christ et qui donne une forme à celui qui est. La réponse ambiguë de la religion chrétienne au problème de la représentation est illustrée dans le film de Pialat par la scène pendant laquelle Donissan/Depardieu se trouve assailli par la foule des villageois et signe des autographes, sur des images saintes certes. La nature divine est révélée par la nature humaine dans le « Livre », par le corps du personnage dans les livres de Bernanos et par les corps du personnage dans le film de Pialat. La question de l'incarnation est donc traitée par Pialat sur le mode de l'écho, de la métaphore, de la mise en abyme5 entre l'artistique et le théologique qui n'est pas sans rappeler le parallèle si souvent évoqué entre l'itinéraire des personnages de Bernanos et la « Passion ».

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