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Bernanos,
Bresson, Pialat : trois visions par
Caroline Eades
En
demandant à son interprète d'«
ETRE (modèles) au lieu de PARAITRE (acteurs)
»6,
en évitant « toutes ces choses que
tu n'as pu concevoir de lui avant, ni même
pendant »7,
Bresson élimine en revanche toute généalogie
artistique, fondée sur l'accumulation des rôles
filmiques et publics de l'acteur afin de faciliter
l'accès progressif des spectateurs à
l'être du personnage. Mais, tout comme pour
Pialat, c'est non pas dans la durée d'un film,
mais dans la succession des expériences cinématographiques
que se construit la "vision" des spectateurs
: elle n'est pas donnée, mais acquise grâce
à l'amour qu'ils apprennent à porter
film après film aux personnages de Bresson.
Le « reproche de n'être pas naturels
», qu'il s'agisse des « traits
immobiles de la comtesse » ou de «
la mimique
exagérée » de Chantal, se
justifie certes par l'analyse du jeu bressonien comme
« configuration de la pensée »8
ou de sa dramaturgie comme « phénoménologie
du salut et de la grâce. »9
On peut aussi l'assimiler à un effet de la
résistance des spectateurs à la vision
à laquelle ils sont exposés pour la
première fois dans l'oeuvre de Bresson et que
certains trouveront insupportable, d'autres envoûtante,
peut-être précisément parce qu'elle
expose l'être dans sa nudité, son innocence
et son altérité, à l'instar de
l'expérience de Donissan et du curé
d'Ambricourt. Ainsi se manifeste la tentation du cinéaste
qui ne se contente pas de raconter l'histoire d'un
visionnaire ou de montrer sa vision du monde, mais
se risque à prouver sa force démiurgique
et à accorder la grâce aux spectateurs
en s'incarnant dans le personnage comme Pialat ou
en révélant progressivement sa Création
par l'image et le verbe comme Bresson dans ses films
et dans ses notes.
A
la surdétermination iconolâtre née
chez Pialat de la convergence de la persona
d'un acteur, de l'oeuvre d'un cinéaste et du
texte d'un écrivain, Bresson préfère
cependant l'indétermination iconoclaste qui
rend la figure du curé de campagne de plus
en plus inaccessible, opaque, fuyante jusqu'au silence
et à la disparition de l'image en faveur du
symbole, la croix dans sa double acception puisqu'elle
réunit le fils de l'homme à Dieu par
sa forme et son sens et qu'elle est l'indice du martyre
de Jésus-Christ. La conclusion du film de Bresson
rejoint ainsi celle de Bernanos dans Sous le soleil
de Satan où « en regardant la
Croix, le saint de Lumbres y découvre (...)
la chair de Dieu confondue avec celle de l'homme.
»10
La volonté d'évincer la matérialité
du corps va même souvent chez Bresson jusqu'à
éviter le symbolisme
religieux : la soumission du noir et blanc aux valeurs
de sobriété, de rédemption et
de spiritualité proposées par le texte
de Bernanos ne mène pas au traitement manichéiste
de l'image, mais à l'abstention, voire à
l'abstinence.
La couleur rouge, couleur du sang et du vin, couleur
de la vie et couleur de l'Eucharistie, est évoquée
dans les paroles du curé ou dans le discours
si bien appris par Séraphita, précisément
parce qu'elle est invisible pour le curé d'Ambricourt
et les spectateurs, seuls dotés de vision.
La bouteille brisée contient-elle de l'encre
ou du vin, deux signes du « mauvais sang
» qui rongent les veines des jeunes prêtres
? La réponse est donnée par le curé
de Torcy : « Ce n'est pas du vin, c'est
une affreuse teinture. Tu t'empoisonnes, nigaud !
»11
Les nuances de la couleur qui, d'habitude, sont
traduites par les valeurs de contraste du film en
noir et blanc et assurent la fonction réaliste
de l'image sont ici gommées de la représentation
visuelle au profit du verbal, pour soustraire l'expérience
de la vision au corps des objets.
De
même, la matière qui souille le visage
et la soutane du curé d'Ambricourt en route
pour la maison des Dumouchel reste indéterminée
aux yeux des spectateurs. Sa présence et son
identification reposent plutôt sur des procédés
narratifs littéraires, présents dans
le texte de Bernanos : la description des lieux -
puisque le plan sur le corps du curé évanoui
laisse apparaître la boue du chemin - et les
paroles des personnages qui font référence
tantôt, avec Séraphita, à des
traces de vomissure, tantôt, avec la voix du
curé, à du sang qu'il fera passer pour
de l'encre rouge12.
A la surdétermination du texte de Bernanos,
correspond l'abstraction de l'image filmique de Bresson
dont la spécificité tend vers une privation
volontaire des données référentielles
et du symbolisme ancrés dans l'expérience
perceptive, pour préparer la révélation
aux spectateurs des signes du pur esprit.
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