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Bernanos,
Bresson, Pialat : trois visions par
Caroline Eades
Le film de Pialat se rapproche davantage du texte
romanesque auquel il emprunte le traitement symbolique
des couleurs. La couleur-phare du film est le rouge
qui développe dans la matérialité
concrète des objets les potentialités
sémantiques de l'onomastie13
: Donissan est nommé par Bernanos et montré
par Pialat comme celui qui fait don de son propre
sang, dans la scène de la discipline, et du
sang des autres, avec le suicide de Mouchette, avant
de céder aux défaillances du coeur.
La mort du personnage bernanosien, «
dans l'ombre plus dense... une blancheur vague
»14,
est également marquée chez Pialat par
l'aspect livide du visage dont tout sang s'est retiré
et qui émerge de l'obscurité du confessionnal.
Par opposition aux teintes plus effacées du
film déclinant tantôt les blancs et noirs
du monde clérical, tantôt les beiges
et verts du monde rural, le rouge ne se veut donc
pas le signe du sang répandu, de la mort physique
du fils ou des fils de Dieu, comme celle de Cadignan
dissimulée par une porte aux spectateurs, mais
est clairement associé à la faute spirituelle
de Donissan, donnant ainsi corps à la tentation
du désespoir entre l'histoire de Mouchette
et la sanctification du curé de Lumbres.
L'écriture de Bernanos tendait déjà
à la représentation de l'irreprésentable
par le biais entre autres de l'oxymore, comme le note
Pierrette Renard à propos de La Joie
: « le livre s'ouvre sur «
l'ombre lumineuse du tilleul », s'enracine
sur l'« abîme enchanté
» de Chantal-Thérèse,
s'épanouit sur le « gouffre de lumière
» du vertige spirituel. »15
Mais si Sous le soleil de Satan annonce par
son titre la figure de la lumière obscure,
Pialat réintroduit la notion de point de vue
qui attache la vision au regard des spectateurs et
évite l'abstraction rhétorique. Il existe
dans quelques plans du film un effet d'éclairage
qui produit une marque d'ombre ou de lumière
insolite pour les spectateurs, mais pour eux seuls.
Cette tentation du fantastique devient cependant vite
explicable, réaliste, intégrée
à l'univers diégétique : l'étrange
carré de lumière sur l'épaule
de l'évêque, pendant sa conversation
avec Menou-Segrais, provient de la fenêtre arrière
de la voiture
du prélat. Plus tard, dans le dos de Menou-Segrais
assis sur le lit de Donissan, tandis que celui-ci
se meurt dans le confessionnal, une grande ombre se
profile sur le mur : le prêtre ne peut la voir
et sa présence insistante dans le cadre lui
confère trois dimensions. Elle apparaît
réaliste, puisqu'elle semble provenir de la
lumière du jour qui passe par la fenêtre
et éclaire les poutres de la chambre et le
corps du prêtre ; par sa taille et par sa position,
elle est métaphorique du corps et de l'âme
de l'homme absent qui occupe les pensées de
Menou-Segrais ; enfin, elle est le double obscur et
fantomatique de l'apparition lumineuse de Mouchette
à Donissan quelque temps auparavant. A la fin
du film, une lumière venue du ciel éclaire
et isole le visage du prêtre, épuisé
par son miracle impur dans l'obscurité d'une
chambre d'enfant malade, puis « élevé
vers le Juge »16
dans l'ombre d'un confessionnal. 
Dans le film de Pialat, la lumière est donc
comme chez Bernanos poétique, puisque créée
par le langage, verbal ou cinématographique.
Elle n'est pas accessible au personnage : Donissan
n'a pas la perspective, le point de vue qui lui permettrait
de voir ce qui s'avère être pour les
lecteurs ou les spectateurs la marque de la spiritualité
du personnage, une manifestation de l'âme. A
peine sensible et réintégrée
par une lecture réaliste dans la scène
de l'archevêque, plus étonnante tout
en gardant son ambiguïté dans la scène
avec Menou-Segrais, elle devient évidente et
univoque à la fin du film comme effet de la
charité de Donissan. Bernanos utilisait les
interstices, les ambiguïtés et les contradictions
du langage verbal pour en montrer l'aporie face à
l'expérience spirituelle. Pour Pialat, le langage
cinématographique dispose, au contraire, de
moyens d'expression spécifiques qui facilitent
non seulement la représentation, mais aussi
l'accès au caractère immanent de cette
vision.
Pour son Journal d'un curé de campagne,
Bresson a choisi un procédé inverse
à celui de Pialat. Le jeu d'éclairage
est explicite et souligné lors de la "confession"
de Chantal ou dans la scène où le curé
est secouru par Séraphita, tout comme, dès
les premiers plans du film, le visage du curé
est isolé et désigné comme signifiant
en lui-même par le cadrage et le montage. La
limpidité de la vision des spectateurs sur
les personnages est proche de l'oxymore bernanosien.
Elle est innée, donc obscure et inutile, sinon
comme préliminaire à l'apprentissage
de la grâce, à la vraie lumière
: les images de Bresson mènent à l'opacification
progressive du personnage qui, contrairement à
l'obscurcissement, pointe vers une transparence inaccessible.
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